Re: Typologies du gallo-roman méridional



La fausse opposition oc/oïl est grosso-modo l'hypothèse sous-entendue
de tous les ouvrages qui prennent la France dans son entier, notamment
en matière de toponymie. C'est aussi l'hypothèse de la plupart des
mouvements arpitans et poitevin-saintongeais bien qu'ils taisent
poliment leurs convictions pour ne pas froisser les occitanistes qui
s'énervent vite quand on leur fait la preuve que dans la Creuse, on ne
parle pas vraiment l'ibéro-languedocien des hauteurs du Vicdessos.
L'hypothèse médioromane est quant à elle un fait, la question de la
Médioromanie n'est pas linguistique, elle est avant tout culturelle et
entend donner une clé d'interprétation de l'histoire de France.

Le félibrige est historiquement le premier mouvement à parler de
langue d'oc au singulier sans allusion précise à sa diversité interne
(on pouvait parler des "rameaux de la langue d'oc") sachant que
l'étude précise des propos d'un Dante font la preuve qu'il ne s'agit
que d'une analyse de langues littéraires. Il n'y a aucune différence
de concept avec son homonyme exact : occitan (par contre, jusqu'aux
années 50, l'immense majorité des linguistes réservent occitanien
comme synonyme de languedocien, cf Luchaire, la volonté d'éviter la
confusion avec la province de Languedoc a dû jouer, outre que
languedocien est un terme très mal formé en français et qui n'apparaît
que très tardivement). La différence entre félibres et occitanistes
est tout à fait minime, elle n'est au fond qu'une querelle de
chapelles dans la lutte pour la définition d'un standard, les uns
souhaitant imposer le provençal mistralien, les autres entendant
homogénéiser la diversité dialectale via l'unification graphique (la
graphie étant basée sur les formes médiévales languedociennes).
Félibrige comme occitanisme reconnaissent l'existence de dialectes.
L'hypothèse sous-jacente est la dialectalisation d'un ensemble unifié
au Moyen-Age (hypothèse dont on sait aujourd'hui qu'elle ne tient
pas).

Les langues d'oc est une habileté popularisée à date moderne qui
entend ménager les interlocuteurs. Hors les mouvements militants,
c'est la thèse qui séduit le plus les milieux étrangers, que ce soit
en Allemagne ou aux Etats-Unis. Elle est en fait l'application stricte
du domaine raisonnable de l'extension d'une langue européenne à la
France. Bref, depuis quelques années, la reconnaissance du cantabre,
de l'aragonais, du lombard (deux variétés !), du corse, du wallon, ...
a rendu la situation linguistique de la France incohérente. Le domaine
de la langue d'oc serait le domaine linguistique le plus vaste
d'Europe après le domaine castillan (un domaine de Reconquista
linguistique qui n'a pas 500 ans). La vieille terre romane de Gaule,
continuation exacte du puzzle linguistique italien (qui se retrouve en
patronymie : Italie et France ont la plus grande variété patronymique
au monde), s'analyse comme des terres du Nouveau Monde ...

Depuis 2-3 ans, le gascon est parvenu à s'individualiser du reste des
langues d'oc. Il est désormais considéré comme une langue à part et
seul le lobbying intensif des occitanistes est parvenu à censurer de
nombreuses démarches en ce sens (sur Wiki et ethnologue). En
Allemagne, la question est tranchée depuis Rohlfs : le gascon est une
langue à part, qui dans son fonds le plus indigène, se rapproche avant
tout de l'aragonais et du catalan. Les linguistes basques ont quant à
eux abandonné l'expression d'"occitan gascon" au profit du seul
"gascon", parfois dit "roman régional". Certains proposent même de
parler d'aquitano-roman, voire dans certains milieux plus natios, de
"basco-roman". La plupart des linguistes catalans, dans la lignée de
Corominas, individualisent également le gascon. Les Valenciens eux
préfèrent rester à la vision "langues d'oc" au pluriel qui leur permet
d'ériger le valencien en une langue d'oc.

Inversement, l'atonie identitaire du Limousin et son positionnement
politique ont complètement noyé le terme de limousin au profit du seul
occitan.

Mon avis :

- La fracture du gallo-roman est sans intérêt grammatical. Elle est
inopérante en matière de vocabulaire. Il ne s'agit que d'isoglosses
essentiellement phonétiques, très lâches. Le gallo-roman est
septentrional depuis Seyches en Agenais (perte des consonnes finales
notamment : Luchaire y fait débuter le périgourdin) jusqu'à la
banlieue de Nice. Il faut de toute urgence revenir à la seule vision
de l'espace gallo-roman compatible avec l'Histoire : loin d'être
marginaux, les parlers limousins et auvergnats, et même carcinols et
rouergats, constituent l'essence du gallo-roman. Sont périphériques :
le gascon, le languedocien méridional, le provençal costal. Tout comme
au Nord, le normando-picard est périphérique. Bref, la Marche, c'est
la France.

- Le gascon est de toute évidence une langue bien à part, un cas
unique dans la Romanie de conjonction exacte entre faits ethniques,
culturels et linguistiques. S'il fallait illustrer l'atavisme, ce
serait la Gascogne. Dans son fond le plus indigène, dans les
montagnes, le gascon est même plus ibéro-roman que le catalan.

- Les félibres et les occitanistes pensent la même chose, ce sont deux
mouvements romantiques qui se basent sur l'équation langue=culture.
Ils ont tort sur deux tableaux : il n'y a pas de langue d'oc ou
occitane, une langue n'implique en rien une culture. L'ethnisme qui
articulait en plus une dimension de peuple, est très marginalisé.
Personne ne croit en l'existence d'un peuple occitan.

- "Les langues d'oc" est une construction qui prépare à l'implosion du
concept de langue d'oc, comme les langues d'oïl préparèrent
l'émergence du gallo, du wallon, du poitevin-saintongeais, ... Tout
comme franco-provençal prépara l'arpitan : individualiser a toujours
pour conséquence l'implosion.
.



Relevant Pages