HAITI--Société-- Castes ou classes?





Copie d'un message reçu :
-------------------------------------

Veuillez trouver ci-joint un essai de M. Eddy Thomas sur les
structures sociales en Haïti. Ce document présente modestement mais de
façon bien articulée un problème constant de la société haïtienne. Il
est possible que ce court texte ne vide pas la question (ce n’est pas,
semble-t-il, le projet de l’auteur) mais il évoque avec calme
plusieurs des aspects que trop souvent l’arrogance, la colère, le
dépit, la haine occultent. Il resterait à poursuivre cette réflexion
ici marquée au coin de l’honnêteté et surtout à chercher comment on
pourrait éradiquer une situation que plusieurs haïtiens croient
pouvoir qualifier de « gangrène ».

Bonne réception et fructueuse réflexion.

Adrien
----------------------------------------------------------

Faut-il parler de « classes » ou de « castes » en Haïti ?

Les réflexions ci-après ne se prétendent nullement « scientifiques »
au sens habituel du mot. Elles ne sont pas les conclusions d'un expert
en sociologie ni d'un diplômé d'une quelconque discipline connexe. Je
les soumets au lecteur sur la base de mes observations durant mes
trente premières années passées en Haïti, ma terre natale, jusqu'à mon
départ pour l'exil en 1968. Quarante ans plus tard, deux générations
ont vu le jour sur notre sol. Peut-on dire que beaucoup a changé dans
le domaine des relations sociales ? Pas mal d'Haïtiens ayant vécu au
pays en même temps que moi reconnaîtront ici certaines
caractéristiques de l'époque, tandis d'autres, plus jeunes, pourront
encore y repérer des éléments de comparaison avec les moeurs de leur
temps.

On parle le plus souvent de « classe » pour désigner une catégorie
sociale dont les membres jouissent de moyens économiques plus ou moins
comparables. Remontant à l'ancienne Rome, la notion de classe a été
mise à l'ordre du jour sous sa forme moderne par les théoriciens du
socialisme au dix-neuvième siècle. Les personnes appartenant à la même
classe mènent le plus souvent un train de vie similaire, parce que
possédant les moyens de le faire ; elles auront ainsi des intérêts
communs et l'on parlera d'intérêts de classe, de conscience de classe
et de lutte des classes. La classe permet, par définition, une
certaine mobilité verticale : tel individu né d'une famille pauvre
peut un jour devenir riche et changer ainsi de classe. Inversement,
tel autre peut faire le « plongeon », mais continuer à faire semblant
jusqu'à ce qu'il commence à se sentir de moins en moins intéressant
pour un nombre de plus en plus grand d'« amis », tandis que la
solidarité du bon vieux temps fond comme neige au soleil pour faire
place à une indifférence fuyarde. En matière de classes, c'est donc
l'argent qui fait l'homme.

La « caste », toutefois, prend surtout en compte l'origine familiale.
On naît dans une caste et, en principe, on y reste. Le modèle le plus
connu était et pourrait encore être celui de l'Inde. Qui n'a pas
entendu parler des brahmanes et surtout des intouchables ? Les
premiers, se disant supérieurs, voient d'un mauvais oeil le
rapprochement avec les seconds, avec qui les alliances passagères ou
forcées ne sont acceptées qu'avec condescendance. Un intouchable aura
beau s'enrichir par la politique ou par d'autres voies, il ne changera
pas de caste.

Dira-t-on de la société haïtienne qu'elle a été ou qu'elle est une
société de classes ou de castes ? Ni l'une ni l'autre, et les deux à
la fois. Alors que dans l'Europe dont parlait Karl Marx, les
catégories sociales se définissaient facilement en termes de bourgeois
et prolétaires, ou de patrons et exploités, et qu'en Inde, les
séparations s'établissent nettement en fonction des naissances, en
Haïti, le cocktail est plus compliqué. Pourquoi alors en parler, nous
demandera-t-on ? La réponse est que la question de couleur, apparentée
à celle de caste parce que déterminée par la naissance, a toujours été
d'actualité en Haïti. Pendant longtemps, la couleur des individus
coïncidait largement avec l'appartenance de classe, mais les choses
ont changé depuis une cinquantaine d'années. Il est important de
définir, afin de les transcender, les questions de classe, de couleur
ou de caste ; cela peut se faire, non en les passant sous silence,
mais en modifiant les comportements, conscients et inconscients, qui
se manifestent parfois même au niveau des réflexes. Il est vrai que
dans une même famille, on rencontre parfois des enfants de différents
types et de différentes couleurs. Notre première Constitution a
stipulé que tout Haïtien est de race noire. Les lieux publics ont
toujours été, en principe, ouverts à tous, bien que les portes
s'ouvrent parfois avec plus ou moins de grincement, selon qu'il s'agit
de laisser entrer des citoyens égaux ou moins égaux. Cette forme de
discrimination était particulièrement sensible autrefois, notamment
sous les gouvernements de Borno et de Lescot, et elle l'est peut-être
encore aujourd'hui. Signalons, au passage, que de récents échos de nos
voisins en République dominicaine indiquent que le pseudoracisme,
ravivé par le gouvernement de Trujillo, est en train de retrouver
droit de cité.

Nos livres d'histoire font état de la « politique de doublure » où des
généraux noirs se laissaient tirer les ficelles par les hommes dits
clairs. Au gré des circonstances et des intérêts de clans, les
différences de couleur et de type ont été tantôt brandies, tantôt
considérées taboues. Toutefois, il est important de reconnaître que
des analyses basées sur les théories marxistes sont difficilement
applicables en Haïti, et ont déjoué les prévisions en apparence les
plus scientifiques, en raison de la complexité de nos divisions
sociales. Cette même complexité engendre parfois des alliances ou des
antagonismes qui, à première vue, peuvent surprendre et dérouter.

Dès l'enseignement des rudiments de notre histoire, on nous apprend
qu'à l'époque coloniale, Saint-Domingue était peuplée de blancs
majoritairement propriétaires, d'affranchis majoritairement mulâtres
et d'esclaves majoritairement noirs. Les deux derniers groupes ayant
finalement conclu une alliance malgré leurs divergences de vues et
d'intérêts, ils arrivèrent à se débarrasser physiquement de
l'oppresseur commun de race blanche. Mais l'esprit colonial est resté,
et l'on sait bien que, le moment venu de partager les terres,
Dessalines paya de sa vie la revendication qu'il avait formulée au nom
de ceux dont les pères étaient restés en Afrique (lisez ici la
majorité noire). Les anciens affranchis commençaient déjà à revêtir
leurs attributs de caste, car il s'agissait surtout, pour les rejetons
d'anciens colons et de femmes noires, de défendre les propriétés de
leurs pères, et notre histoire ne s'est jamais remise de cet odieux
souvenir. Il est vrai qu'au milieu de cette nouvelle classe
d'héritiers de circonstance, de nombreux généraux noirs purent
conserver leurs privilèges, mais dans leur ensemble, ces militaires
représentaient l'exception incontournable, qui devait plus tard être
instrumentalisée par la politique dite de doublure. En même temps,
dans les deux groupes, la couleur de la peau servait à établir la
caste d'appartenance pour la majorité des membres. Est-il besoin de
rappeler les antagonismes entre Toussaint et Rigaud, Piquets et
Boyeristes, Salomon et Bazelais, puis plus tard Duvalier et Déjoie à
l'occasion de la course présidentielle de 1957... ? Bien sûr, il y a
pas mal de cas où l'on trouve des noirs dans le camp mulâtre ou
l'inverse, mais ce qui compte le plus c'est l'esprit dominant, qui
tient alors lieu d'idéologie ; d'autant plus que le jeu n'est pas
toujours transparent, grâce aux petites conversations en aparté et aux
clins d'oeil complices pour rappeler l'appartenance réelle.

Dans le groupe composé majoritairement de mulâtres ou de descendants
d'affranchis – groupe qui pourrait être vu comme la mieux lotie des
deux castes - il n'est pas rare, et je dirais même qu'il est assez
coutumier que, dès la présentation d'un invidu, on commence à
s'enquérir de son origine familiale. C'est le fils d'un tel ou la
nièce d'une telle ; dès lors, le ton est donné, et la personne en
question jouit d'un traitement plus ou moins favorable selon
l'affiliation ainsi établie. Pour les recalés au test d'admissibilité,
on recourt à la règle de l'ancêtre le plus humble. À la moindre
incartade, on ne tardera pas à rappeler au fautif une arrière grand-
mère dont l'appartenance sociale ou l'origine africaine ne laisse
aucune équivoque, bien que sa famille ait essayé d'en effacer le
moindre souvenir au profit de l'ancêtre blanc ou mulâtre. C'est ainsi
qu'on remettra à sa place – c'est-à-dire, que sera refoulé dans
l'autre caste - le descendant lointain du nègre « bossale ». Ce terme
raciste et xénophobe est, de l'avis de certains étymologistes, une
déformation de « peau sale », expression désignant, à l'époque de la
traite, les nouveaux arrivés d'Afrique, encore récalcitrants et portés
vers le maronage, par opposition aux esclaves « christianisés » dits
nègres créoles.

Sans trop en être conscient ni le dire, chacun couve au fond de sa
pensée un double sentiment de classe et de caste, quel que soit son
niveau socioéconomique. Les mieux nés sauront, à l'occasion, rappeler
à ceux qu'ils ne considèrent leurs égaux que sur le plan économique
qu'ils ne sont quand même pas de leur rang (lisez encore de leur
caste), soit en le disant tout haut (sonje mwen pa kanmarad ou), soit
par une attitude de supériorité (nen twouse). De même, les arrière-
petits-enfants d'esclaves parleront des autres comme « ces gens-là
» (moun sa a yo), avec un ressentiment à peine voilé. Nombre
d'alliances politiques ou autres se feront autour des deux pôles, par
delà toute autre considération.

Si, comme nous l'avons dit plus haut, la division initiale en classes
(blancs, affranchis, esclaves) s'est par la suite compliquée d'une
problématique de castes, l'une des particularités de notre milieu est
qu'il reste toutefois possible de sortir à la longue d'une caste, mais
ce transfert demande bien plus de temps que le passage d'une classe
économique à une autre. Ceci se réalise souvent par les mariages à
travers plusieurs générations successives (mete lèt nan kafe a).

Saisissons l'occasion pour commenter un aspect assez particulier de la
question de couleur. Il s'agit des relations entre hommes noirs et
femmes claires. Nous ne parlons pas encore de couple mixte, puisqu'il
s'agit de personnes de même race, mais le parallèle ne saurait passer
inaperçu avec les relations entre hommes noirs et femmes blanches dans
un pays comme les États-Unis. En Haïti, comme autrefois aux États-
Unis, on semble employer deux poids et deux mesures en ce qui concerne
les relations amoureuses entre personnes de couleur ou de race
différentes, et faire peser le tabou plus lourdement sur l'home noir.
Alors qu'il est évident que des rapports sexuels ont historiquement eu
lieu à grande échelle et continuent encore entre femmes noires et
hommes blancs - l'existence même des mulâtres en est la preuve
irréfutable – toutes les fois que se manifeste un intérêt amoureux
entre un homme noir et une femme claire (mulâtresse ou blanche), c'est
sur l'homme noir qu'on fait planer une certaine idée de culpabilité,
surtout s'il revendique sa négritude. Il y a toujours un « oui, mais
il parle comme ça alors qu'il s'intéresse à cette femme qui n'est pas
noire ». Combien de fois a-t-on entendu taxer d'hypocrisie ou de
trahison un homme blanc attiré par une femme noire ? Ou frapper
d'anathème une femme noire qui s'intéresse à un homme blanc ? Ce
"double standard" renvoie aux histoires de lynchages dans le Sud des
États-Unis, où seuls les hommes noirs étaient châtiés pour leurs
liaisons mixtes alors qu'il était permis à tous les autres de banbile
en rond, en toute impunité. À ceux qui s'empresseront de répondre que
les femmes noires esclaves se soumettaient aux caprices de leurs
maîtres parce qu'elles étaient sous contrainte, je poserai la question
suivante : pourquoi y a-t-il encore des femmes noires qui continuent
d'avoir des relations sexuelles avec des blancs, alors qu'elles
seraient maintenant libres de mettre fin à ce qui aurait été une
pratique de l'esclavage ? Pour ce qui est de la femme blanche, elle
pouvait autrefois choisir de se faire baiser par un noir, puis
désigner ce dernier à la colère du KKK en l'accusant de l'avoir violée
pour se laver de tout soupçon.

Nous avons donc effleuré les aspects historique, économique et
sociologique de la question des classes et des castes, sans négliger,
en dernier lieu, les relations entre hommes et femmes appartenant à
ces groupes distincts. Autant d'attitudes, conceptions et
comportements, avons-nous vu, qui conditionnent l'interaction entre
individus appartenant à des groupes sociaux différents, dans la mesure
où ces attitudes, conceptions et comportements peuvent être considérés
comme typiques. De là à dire qu'il existe chez nous une définition
nette entre les classes sociales ou entre les castes, il y a loin de
la coupe aux lèvres. Aux États-Unis, on parlera d'upper class, de
middle class et de low income en fonction des revenus. C'est ainsi que
se détermine, par exemple, l'éligibilité à certaines formes de
couverture sociale (benefits). En Europe et dans quelques autres pays
plus ou moins industrialisés d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique latine,
la distinction de classe se précisera davantage entre ceux qui
détiennent les leviers de l'économie (patronat) et ceux qui leur
vendent la main d'oeuvre nécessaire à faire marcher le rouage
(prolétariat). Dans d'autres pays émergents ou sous-développés, bien
qu'il existe des riches et des pauvres, les classes s'articulent de
façon moins nette, tout en se côtoyant dans un ensemble vaguement
organisé où les mécanismes économiques, sociaux et politiques sont à
géométrie variable. C'est à peu près le cas en Haïti, en ce qui
concerne les relations entre les classes. Dans les pays comme le
nôtre, à part le commerce, où les chiffres d'affaires dépendent avant
tout de la disponibilité et des cours de produits importés, on ne peut
pas vraiment parler d'une bourgeoisie, qui, en tant que classe,
remplirait un rôle de locomotive économique. Par sa dépendance vis-à-
vis de l'étranger, ladite bourgeoisie, ou mieux, aristocratie, occupe
donc une position subalterne sans pouvoir générer, par l'emploi, une
classe prolétarienne à proprement parler. Le sentiment d'appartenance
reste donc généralement vague en raison de la carence de
développement, et du manque de cohérence et de définition qu'entraîne
cette carence.

En ce qui concerne les relations entre les castes, la ligne de
démarcation n'est pas non plus très claire en Haïti. Il n'y existe pas
de castes nettement différenciées comme le sont les brahmanes et les
intouchables en Inde, mais certains de nos comportements, conceptions
ou attitudes, voire parfois le langage, font étrangement penser aux
rapports entre les castes indiennes. Faute de se sentir ancré de façon
stable et organisée dans une classe ou une caste, l'Haïtien a parfois
recours à l'affabulation en prétendant être ce qu'il n’est pas, ou en
prenant des airs afin d'impressionner les autres.

Je proposerai donc comme conclusion qu'il n'y avait pas vraiment en
Haïti de classes ni de castes à proprement parler, à l'époque prise
ici en considération, et peut-être pas davantage aujourd'hui, mais que
les éléments constitutifs de la psychologie des classes et des castes
sont bien présents dans ce qui contribue à notre mentalité.

Teddy Thomas
teddythomas@xxxxxxx

.



Relevant Pages

  • Re: "nemo me impune lacessit"
    ... pour n'en nommer que quelques uns des ... leur religion au-dessus des lois du pays. ... religieux me semble contraire à l'esprit et à la lettre de la DUDH. ...
    (soc.culture.belgium)
  • Re: Crisse il y a de la neige
    ... nadagami a écrit : ... francophone de la région de Québec fait partie d'une caste inférieure. ... En plus, il n'y a rien à faire : en partant, les Montréalais sont convaincus ...
    (soc.culture.quebec)
  • Re: Crisse il y a de la neige
    ... ressens la même frustration que celle rencontrée alors que je participais ... francophone de la région de Québec fait partie d'une caste inférieure. ... aussi bien parler à ...
    (soc.culture.quebec)
  • Re: quequequequequejar
    ... Je pensais à un article récent et jouissif de la revue ... >ce que vous appelez occitan ... > du français, cf. P. Sauzet, la diglossie conflit ou tabou? ...
    (soc.culture.occitan)