Aimé Césaire, Adieu au Nègre majuscule





Copie d'un message reçu :
-------------------------------------

AIMÉ CÉSAIRE, ADIEU AU NÈGRE MAJUSCULE





Je pleure Aimé Césaire aujourd'hui. C'est l'heure où j'ai autant envie
de garder le silence car tout ne peut être dit de ce qui n'est pas
chanté dans le chant. Je pleure Aimé Césaire aujourd'hui… J'entends
les démons vibrant de mort qui versent la mort sur l'homme. J'entends
le vent d'îles, «la brise de mer est sur les cayes», la caye de
Martinique qu'il a tant aimée et parcourue au gré des chemins-chiens.
Car la vie et la mort du poète agrandissent son île à la démesure de
l'univers.

Ce qui me rend son île encore plus proche, c'est la lutte que mène son
peuple pour la survie en un étrange combat, subtil et raisonné selon
moi, en « pays dominé », au moyen des « armes miraculeuses » qu'a
fondues le poète. Et j'ai nécessité de dire combien nous chérissons la
valeureuse Martinique dont beaucoup d'Haïtiens sont originaires y
compris le plus sanglant de nos dictateurs. Et j'ai besoin de chanter
qu'elle a fait don à notre histoire de tant de héros venus combattre à
Saint-Domingue, à Savannah, au Vénézuéla pour la liberté. Et j'ai
matière à louanger le président Lysius Félicité Salomon qui fit venir
en Haïti, à la fin du 19ème siècle, plus de 1500 professeurs de la
Martinique avec leurs familles, dans le cadre de la politique de
modernisation de l'éducation. Et j'ai honneur respect à trouver un
jour, par une ironie de l'Histoire, la tombe de mon aïeul enterré au
cimetière de Fort-de-France. Et l'autre encore, républicain fuyant Les
Cayes (Saint-Domingue) en 1800, rejoignant la révolution en
Guadeloupe, lieutenant de l'immortel Delgrès, pendu peu après par les
Français.

Qu'une si fragile caye, Eden au parfum de soufre, ait enfanté tant
d'hommes illustres, c'est miracle par sa fragilité même : Frantz
Fanon, Édouard Glissant, ceux de la créolité « à jamais fils de
Césaire ». Écrivains, peintres, dramaturges, chorégraphes, musiciens,
zoukeurs urbains et souffleurs de conques : tous l'honneur de la
Caraïbe. Au peuple martiniquais, peuple d'artistes qui perd en Césaire
le plus raide nègre de ses fils, nous présentons nos condoléances
émues. Car il est des moments où le chagrin atteint la chair des
peuples.

S'il est vrai que toute la Caraïbe dans sa diversité reconnaît une
dette historique envers Haïti, l'île-soeur a toujours répondu à nos
signaux de détresse chaque fois que le malheur nous frappait, en dépit
de la géopolitique inhérente au statut d'un pays minuscule mais grand
dans mon cœur, dont les lois et règlements d'immigration sont fixés
par le gouvernement français. En particulier en ces jours de famine en
Haïti où les entrailles sortent des greniers vides pour crier…

Je songe au mystère qui s'est trouvé, chaque fois qu'Aimé Césaire me
recevait avec l'amour du père dans ses yeux, derrière les portes
closes de son bureau à la nouvelle administration comme quelques
années plus tard à l'ancienne mairie. Les portes les plus insondables
demeurent celles des débuts et celle des fins dernières, quand se fait
et se défait pour toujours le rituel de l'accueil. « Je ne savais pas
que Saint-John Perse avait utilisé le mot vétiver dans son oeuvre.
Pourtant, je l'ai beaucoup lu et surtout beaucoup relu. »

La phrase malicieuse, pleine de reproche doux et tendre dans sa voix,
m'était restée comme le signe du présent que je lui offrais. J'étais
bouleversé. Les poètes n'ont pas de savoir, ils n'ont que la pudeur.
Puis il m'avait raccompagné en me donnant le bras jusqu'au seuil de la
mairie.

Devant la grille fermée de l'absence, j'appréhende le portail lumineux
où maintenant il se trouve. C'est sans doute un très vieux jardin,
planté de balisiers aux fleurs immortelles, parmi les murmures trop
présents des arums et des alamandas qui offrent leur cœur jaune à
l'avril de son trépas.

« Qu'avez-vous fait à monsieur Césaire, s'inquiétait madame Littré, sa
secrétaire. Depuis trente ans que je suis là, il n'est jamais descendu
jusqu'au portail pour raccompagner ses visiteurs. » Je lui avais
simplement parlé du moi, vétiver comme d'un moi, laminaire. Cela avait
suffi à la fugace consolation de la terrible mélancolie qui empoigne
tout nègre sur ses erres et déparlant…son cerveau cimetière frissonne
de psychose…une poussière d'astres arquant son front morose.

Des éclisses : voilà ce que j'avais rescapé de la longue vie ligneuse
d'Aimé Césaire. Car je n'avais pu saisir de tant d'histoires et de
paysages, que des éclats de voix quand il s'animait dans son élocution
si lettrée « au nom de l'Histoire », que des lambeaux de lumière sur
son visage aimé. De la douleur dans son corps et qu'il taisait par
pudeur, des cruelles insomnies dont il souffrait, je conserve encore
quelques échardes sournoises qui l'ont blessé, perfides, sans un cri.

Tout n'est qu'héritage. Où que j'aille désormais, je porte le visage
du marron fugitif, son angoisse, son malaise, son exil insupportable
qu'exacerbent l'exquis dépaysement des isles et l'aboi des molosses.
Je porte ce qui est mon autoportrait. Aimé Césaire accepta au nom de
tous de se laisser ainsi abîmé pour devenir, un jour, reconnaissable.
« J'accepte, j'accepte ». Vivre hanté par la quête de dignité pour
rendre la vie vivable et la mort supportable. Voilà qu'il nous
exhorte, dans un vacarme d'eau de mer, à la révolte contre l'inhumaine
condition : « la négraille debout, debout et libre et non pauvre
folle. » Il aura fallu d'une pauvre folle, Délira, comme rapporte la
légende, pour ramasser les restes hachés menus de l'empereur Jean-
Jacques Dessalines, assassiné en 1806, nègres contre nègres. Voici
qu'un grand poète nous annonce les seuls états possibles de la poésie,
la danse ou la hantise.

Si le plus grand poète est aussi, selon Joseph Brodsky, le plus
endetté d'entre nous, immense est l'œuvre d'Aimé Césaire, hanté par
les fantômes de la Caraïbe au point que l'écriture est une façon chez
lui d'acquitter un devoir de mémoire, l'hypermnésie de la souffrance
nègre, la mémoire d'une blessure qui menace toujours de se rouvrir
dans le présent. Des lieux, des corps vérolés, des fragments
d'histoire, des généalogies malingres, le grand poème césairien en est
traversé et c'est lui bien entendu le détonateur, le sanctificateur,
le grand dépositaire de la mémoire commune. Mais c'est un poème épique
qui sourd des replis les plus obscurs de la souffrance humaine, dont
les figures se fondent en un flux mémoriel qui est aussi celui du sang
dans les veines. Le mot sang, le plus fréquent dans toute l'œuvre
d'Aimé Césaire. Le Cahier, un traité médical ulysséen.


Le mot Negritude lui-même, indépendamment de l'usage moderne utilisé
par Césaire dès 1935 dans le journal L'Étudiant noir, fut connoté à la
fin du 18ème siècle par le Dr. Benjamin Rush (1746-1813), fondateur de
la psychiatrie américaine, signataire de l'Acte d'Indépendance et
fervent abolitionniste. Sans être le fondateur du racisme
scientifique, le docteur Rush croyait néanmoins que « la couleur noire
de la peau est une maladie infectieuse, une forme de lèpre. Le seul
traitement est de devenir blanc. »

L'ironie des observations médicales du Dr. Rush est qu'il était en
même temps un grand réformateur et un membre fondateur de la première
société anti-esclavagiste aux Etats-Unis. Le portrait du Dr. Rush orne
toujours le sceau officiel de l'APA (American Psychiatric Association)
tandis qu'une université en Pennsylvanie porte encore son nom.
Cependant ses observations médicales à savoir : « Les Africains
deviennent fous, nous dit-on, dans certains cas, dès qu'ils subissent
les sévices de l'esclavage perpétuel aux Antilles. » ne sont pas
souvent citées dans l'évaluation des origines de l'aliénation
identitaire et des maladies mentales aux Antilles, en dépit de leur
valeur historique dans la compréhension de l'impact du traumatisme de
l'oppression et de l'esclavage sur les Africains et leurs
descendants.

Aimé Césaire connaissait-il l'histoire du Dr. Benjamin Rush? Nul ne
l'affirmera sinon que les mots negritude/négritude recouvrent deux
inventaires terribles de la colonisation, des lignages lourds et
troubles, des natures mortes, des thalassémies, des furoncles, des
érysipèles, des chiasmes, des hyperboles, des cris, des insultes, des
qui suis-je, des alexitères, des eschares, des chalasies, des
chloasmes, des pians, des pas de danse américains, des noms tremblés
de fleuves et d'océans qui eux ne se mêleront jamais, sinon un cortège
de lieux et de personnes et l'on entend même parfois le roulement d'un
tambour.

Toute souffrance est en quête d'un récit. Je compris alors la passion
médicale dans la poésie d'Aimé Césaire comme une dissolution de la
subjectivité dans l'organique, les liquides biologiques, le sang qui
sourd, porté en ébullition, à la limite d'une présence ontologique. Je
compris alors que ce serait de lui, vieux créole, toujours accompagné
dans les manifestations publiques de son médecin intime, le Dr. Pierre
Aliker, centenaire qui ne voulait pas mourir avant Césaire et qui
semblait lui dire : « Je prendrai ta douleur. », que ce serait de lui
que j'apprendrais l'insurrection de l' homme languide et dévêtu,
marronné, libre enfin, mais jamais vengé.

Adieu au Boucan poignant, étendu seul dans l'horizon souffrant des
plaisirs de la foule.



Joël Des Rosiers
Poète et psychiatre
Dernière publication : Caïques, poèmes, 2007
Montréal, 21 avril 2008








.



Relevant Pages