HAITI -- Économie-- SAINT-CYR -- Agriculture et Développement
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- Date: Thu, 17 Apr 2008 11:10:24 -0700 (PDT)
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Agriculture et Développement
Par Guy-Robert Saint-Cyr
« Quand d’immenses populations qui vivent aujourd’hui au bord de la
famine et de la misère prendront conscience de leur situation et de la
nôtre, alors j’ai peur de ce qui peut arriver. »
Robert Oppenheimer
Les émeutes de la faim qui ont secoué Port-au-Prince et les villes de
province du 7 au 9 avril dernier ont ramené la problématique de la
production nationale au premier rang de l’actualité. Elles ont
provoqué la destitution du Premier ministre Jacques-Edouard Alexis par
le Sénat pour cause d’inertie de son gouvernement à répondre aux
besoins les plus pressants de la population. Sans nier la
responsabilité de l’ancien chef de gouvernement dans ce marasme
socioéconomique que vit Haïti, il importe d’aller au-delà de la simple
conjoncture en réfléchissant sérieusement sur le rôle à accorder à
l’agriculture comme moteur de développement. D’ailleurs a-t-on
vraiment le choix ? En fait, il s’agit d’un impératif de survie à
l’heure où les grandes puissances ont tendance à réduire
considérablement les surfaces cultivables destinées à l’agriculture au
profit des biocarburants.
Résoudre le problème agraire haïtien, on s’en doute, n’est pas chose
facile. Cependant, il faut un peu de volonté de la part des autorités
pour au moins l’améliorer. En effet, la réforme agraire et même
l’animation des communautés et l’éducation de base seront impuissantes
si le pouvoir politique ne donne pas effectivement, et pas seulement
en paroles, la première priorité à l’agriculture dans l’édification
d’une économie moderne. Pour commencer on doit utiliser du matériel
agricole à haut rendement. On doit progressivement mécaniser
l’agriculture. Le tracteur est généralement pris comme élément de
référence en matière de mécanisation de l’agriculture. À cet égard, le
nombre de tracteurs par hectare pourrait constituer un indice
important de l’agriculture. Cependant, cette mécanisation de
l’agriculture doit être considérée avec prudence là où la force de
travail est abondante. L’introduction de moyens mécaniques destinés à
élever la productivité du travail ne fait souvent que renforcer un
contingent de chômeurs déjà important (étant donné le rapide
accroissement des populations), et qui ne trouve pas d’alternative
dans l’industrie. Toujours est-il, la mécanisation des tâches
agricoles telles que semis, fertilisation, fumigation, récolte, ne
présente donc de véritables avantages sociaux que si elle est
accompagnée de mesures économiques (investissement) permettant
d’occuper la maind’œuvre déplacée. C’est en ce sens qu’un
développement endogène est une alternative intéressante. Le
développement endogène, contrairement à ce que l’on a pu souvent
écrire, est une véritable réhabilitation de l’agriculture et du monde
rural qui pose la nécessité d’un pouvoir d’achat dans les compagnes,
pour l’élargissement, pour la poursuite du développement et pour
résoudre les inégalités.
Presque tout le monde serait d’accord de juger inacceptable les
inégalités qui existent actuellement en Haïti et qui se manifestent,
entre autres, dans le domaine de l’alimentation. Mais il faut être
réaliste. Les économistes savent qu’il est plus facile de réduire les
inégalités en période de croissance qu’en période de stagnation. Dans
le premier cas, on peut donner plus aux uns sans retirer aux autres.
La réduction des inégalités n’est d’alors pas ressentie par les
titulaires de revenus élevés. Elle l’est au contraire s’il faut leur
enlever quelque chose pour arriver au même résultat. Améliorer la
situation alimentaire des pauvres grâce à des ressources globales plus
importantes constitue donc un objectif plus facilement acceptable par
tous. Et sa réalisation représenterait en même temps une réduction des
inégalités.
On peut se demander si l’on ne fait pas une confusion en prônant une
moins grande inégalité. Ce que l’on vise, en tant que patriote
consciencieux, ce sont des conditions de vie satisfaisantes pour tous,
situation qui peut coexister avec des inégalités importantes, si les
ressources globales sont élevées (il ne faut surtout pas oublier
l’aspect psychologique : des conditions de vie satisfaisantes ne
signifient pas la même chose dans un pays riche et dans un pays
pauvre).
En insistant sur la nécessité d’augmenter la production alimentaire,
on ne veut nullement dire qu’une production plus abondante suffirait à
régler le problème. Plus précisément, elle le réglerait dans un cas ;
celui du paysan pauvre dont la famille est mal nourrie parce que sa
récolte est insuffisante. S’il pouvait produire plus, sa situation se
serait améliorée. Sur les marchés des villes, comme Port-au-Prince,
par exemple, une augmentation de la demande, grâce à des revenus plus
élevés, est une condition indispensable pour qu’une offre plus
importante puisse être absorbée.
Tout bien considéré, si l’on considère que tous les hommes ont, parmi
leurs droits élémentaires, celui d’être nourris convenablement, il
faut voir plus loin que les seuls besoins physiologiques. Un régime
alimentaire peut être considéré comme satisfaisant s’il répond aux
critères suivants : il couvre tous les besoins physiologiques, ce qui
implique entre autres une alimentation variée, il apporte les
satisfactions que droit procurer le fait de manger et comprend donc,
entre autres, des produits animaux en quantités appréciables : il ne
risque pas de compromettre la santé par des excès en calories,
notamment celles qui sont fournies par des matières grasses. Cette
façon de poser le problème parait utopique pour un pays comme Haïti,
mais il reste que tout patriote ayant à cœur le développement du pays
doit tout faire pour atteindre ces résultats.
Le problème à l’ordre du jour, on s’en rend compte, est celui de la
révolution agricole et du développement rural. Précisons que la
révolution agricole n’est que la transition qui met fin à une
situation où des crises agricoles et alimentaires peuvent se produire
en raison de l’insuffisance des moyens matériels et organisationnels
mis à la disposition du secteur. La sécurité est alors assurée par la
maîtrise technique et financière que la nation exerce sur son système
agro-alimentaire.
Comment accroître la production agricole ?
L’objectif général d’une vraie politique agricole est de promouvoir le
développement. Pour cela, il s’agit d’assurer la croissance de la
production agricole, ce qui doit avoir le double effet de répondre aux
exigences du développement et d’augmenter les ressources des
agriculteurs. Pour y arriver, il faut commencer par travailler. Car si
l’on se fie à ce que nous apprend Jacques Barros « L’insuffisance de
la production agricole se traduit à la fois par une baisse des
exportations et par un gonflement des importations : les importations
de denrées alimentaires ont augmenté de 20 % par an, en valeur
constante, de 1970 à 1976, et elles représentent aujourd’hui 38 % du
total des importations (non compris celles des fournitures pour les
industries de montage). Dans le même temps, les exportations agricoles
qui ont complété en moyenne pour 58 % des exportations totales nettes
pendant la période 1970-1977, ont diminué de 2,4 % par an en valeur
constante. Le taux de couverture des importations n’a été que de 0,69
en 1977 ».
Concrètement, nous voulons que les dirigeants fassent de l’agriculture
haïtienne l’élément clef de la croissance économique. En somme,
considérer l’agriculture comme le secteur de lancement ne signifie
nullement que l’on se résigne à promouvoir une économie exclusivement
agricole. Il s’agit seulement à travers un gonflement des flux
agricoles de parvenir à une institution d’une économie complexe dans
laquelle l’agriculture ne sera plus qu’une branche d’activité
semblable aux autres.
Le passage des agricultures de substance à une économie où le secteur
agricole participe à une croissance auto-entretenue s’opère en trois
phases. La première est celle de la stagnation séculaire à une
expression qui n’est pas synonyme d’absence de changement mais
signifie seulement que ceux-ci, aussi révolutionnaires soient-ils, ne
débouchent pas sur l’instauration d’un type de société autorisant la
croissance continue. Les agricultures de substance prédominent en
Haïti au cours de cette phase. Le secteur agricole constitué de
sociétés accolées les unes aux autres dans un ensemble territorial est
numériquement prépondérant. Mais sa fonction, du point de vue de la
croissance, est inexistante puisqu’il ne dégage pas, au-delà de ce qui
est nécessaire à la satisfaction des besoins des producteurs
agricoles, les surplus requis pour l’alimentation d’une population
occupée à d’autres activités.
Au cours d’une seconde phase, identifiable à celle de l’accession au
développement, le secteur agricole, grâce à l’amélioration de ses
performances, suscite la création d’autres types d’activités. Sa
place, en valeur relative, décroît avec l’extension des secteurs non
agricoles. Mais sa fonction est essentielle, car c’est de lui que
viennent les impulsions au développement. En l’absence de celles-ci la
croissance s’étiole.
À cette seconde phase, au cours de laquelle l’importance statistique
de l’agriculture décline tandis que son rôle dans le développement est
fondamental, fait suite une troisième période correspondant à une
croissance auto-entretenue. L’agriculture poursuit son déclin relatif
et cesse d’être le secteur moteur du développement. La croissance est
liée à l’indépendance de secteurs qui, nés des impulsions créatrices
de l’agriculture, ont noué suffisamment d’interrelations pour ne plus
être dépendants, pour leur extension, de la seule agriculture. À des
rapports d’entraînement dans lesquels l’agriculture avait un rôle
déterminant succède une situation caractérisée par une influence de
l’agriculture devenue, sinon mineure, du moins comparable à celles
émanant des autres branches d’activités.
La grande question est comment se manifestent-elles, ou encore quelles
sont les impulsions créatrices en provenance de l’agriculture ? Trois
séries d’effets peuvent être distinguées. En premier lieu, un effet
lié au volume même de la production agricole. L’accroissement de la
production peut dégager un surplus commercialisable. Cette
commercialisation nécessite l’existence d’un certain nombre
d’activités de transport, de stockage, de fractionnement, de
conditionnement. Une activité commerciale prend naissance dans le
prolongement de l’activité agricole.
Il importe de noter que l’existence d’un excédent par rapport à la
consommation des produits agricoles est favorable à la construction
d’une industrie de transformation.
On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, de l’existence d’un délai
séparant l’apparition des activités commerciales et industrielles. De
nombreuses industries de transformation des produits agricoles ont
connu des difficultés de fonctionnement dues à un approvisionnement
défectueux. La création de complexes agro-industriels supprimant la
dissociation entre production agricole et transformation industrielle
a pu constituer, dans nombre de pays, une parade efficace aux déboires
antérieurement ressentis. Mais l’effet lié aux quantités disponibles,
s’il se traduit plus rapidement par la création de commerces que
d’industries, est cependant indéniable.
Le second effet peut-être qualifé d’effet revenu en ce sens qu’il
résulte de l’accroissement des revenus dont bénéficient les
agriculteurs qui transitent d’une agriculture de pure subsistance à
une agriculture en partie orientée vers la commercialisation. Selon
l’état des marchés, l’accroissement des revenus peut-être plus ou
moins proportionnel à l’augmentation du volume de la production. C’est
l’affectation d’un revenu en croissance plus ou moins régulière qui
est à l’origine d’un certain nombre d’impulsions créatrices en
provenance de l’agriculture.
Tout agriculteur effectue, dans des proportions variables, deux séries
de dépenses : celles qui correspondent à des besoins du ménage et de
la famille, celles nécessités par l’exploitation.
Les premiers concernent des biens industriels de consommation. On
peut, en effet, estimer dans des sociétés proches des agricultures de
subsistances, comme c’est d’ailleurs le cas en Haïti, les familles
ont, pour l’essentiel, recours à l’auto-approvisionnement pour assurer
leur alimentation. Les revenus sont donc affectés à des achats de bien
d’origine industrielle tels que nécessaires à l’habillement, au
logement et à l’équipement, sans oublier le transport. L’ensemble de
ces activités se trouve stimulé par l’élévation de revenus agricoles.
Dans une première phase, les débouchés de chacun des produits
s’avèrent trop faibles pour remettre l’installation d’une unité de
production fonctionnant dans des conditions satisfaisantes. Le recours
à l’importation est alors la seule manière d’assurer une offre
correspondant aux besoins. Ce sont encore les activités commerciales
qui, les premières, sont encouragées par l’accroissement des revenus
agricoles. Par la suite, si la demande atteint un volume suffisant, la
fabrication sur place remplace le recours à l’importation.
Précisons que la plus ou moins grande rapidité avec laquelle s’opère
le passage de la phase industrielle dépend d’un certain nombre de
facteurs. De la nature des biens tout d’abord : le volume
correspondant à une production s’effectuant dans des conditions
satisfaisantes varie d’un produit à l’autre … De la concentration ou
de la dispersion de l’augmentation des revenus agricoles … Du
comportement de certains agents économiques en troisième lieu, si ceux
qui s’adonnent à l’importation estiment que la production locale est
une menace, ils pratiquent des manœuvres de retardement tandis que
s’ils pensent inévitable un tel changement ils seront enclins à en
prendre l’initiative ou à modifier leur assortiment de produits
importés. Du comportement des débouchés que la production considérée
peut espérer trouver sur les marchés extérieurs ; si la production est
compétitive, les débouchés extérieurs viendront épauler plus aisément
la demande interne que si les coûts de production réduisent leur
pouvoir concurrentiel. Des considérations analogues peuvent être
présentées pour les produits nécessaires à l’agriculture. Les
industries chimiques (engrais) et les industries mécaniques (outils,
machines, etc.) enregistrent l’influence de l’élévation des revenus
agricoles. Dans ce domaine encore, les débouchés n’atteindront pas,
d’emblée, un volume suffisant pour justifier la création d’une unité
de fabrication sur le territoire national. Le commerce d’importation
se trouve stimulé avant de céder la place à des activités
industrielles.
Il est somme toute clair que la stratégie de développement confiant à
l’agriculture le rôle de la croissance n’est pas praticable dans
n’importe quelle économie. D’où l’importance pour les autorités
haïtiennes de mettre sur pied une vraie structure agraire. L’économie
doit posséder un potentiel agricole important. Entre les agricultures
de subsistance d’opulence et celles de précarité la différence est
grande. Les première peuvent utiliser celles des ressources existantes
et non intégralement utilisées.
L’existence d’aptitudes agronomiques est d’autant plus nécessaire que
les exportations agricoles vont engendrer une injection de revenus,
générateurs d’une demande domestique de produits agricoles.
L’agriculture devra faire face pendant toute la phase d’accession au
développement à la base à un accroissement des exportations agricoles
nécessaires à la poursuite et à la constitution de marchés internes.
La production doit être en mesure de croître dans des proportions
notables.
En second lieu, l’économie doit pouvoir trouver à l’extérieur les
débouchés assurant l’écoulement de sa production. L’importance
relative des productions nationales et des courants d’échanges
internationaux intéressant les divers produits concernés est, en
l’occurrence, décisive. Des volumes de productions significatifs pour
la croissance nationale peuvent ne représenter qu’une faible part du
commerce international et s’insérer facilement dans l’ensemble des
transactions. Dans l’hypothèse inverse, les difficultés sont à
craindre ainsi qu’une tendance à l’affaiblissement des prix.
Si l’on veut être honnête, on doit avouer que la stratégie qui
consiste à confier à l’agriculture haïtienne le rôle de secteur de
lancement de la croissance possède aussi certaines caractéristiques.
En effet, au cours de la phase initiale de l’accession au
développement l’impact de l’agriculture ne peut être suffisant que si
l’accroissement du volume de la production est appréciable. Or, comme
les débouchés nationaux sont faibles, l’essentiel de la production
additionnelle est nécessairement orienté vers l’extérieur. En ce qui
concerne la fraction commercialisée de la production agricole,
l’économie est, selon le terme généralement admis. «Extravertie».. Par
la suite, des débouchés internes apparaissent. Leur volume s’amplifie
et les transactions internes s’ajoutent aux échanges internationaux.
La phase d’accession au développement une fois terminée, l’expansion
des exportations agricoles peut sans dommage pour la croissance se
trouver ralentie.
Les exigences d’une accession à la croissance à partir d’un rôle
moteur de l’agriculture sont telles qu’elles ne se trouvent pas
réunies dans toutes les économies haïtiennes. Néanmoins, on doit tout
faire pour atteindre cet objectif combien difficile, mais combien
nécessaire. C’est difficile mais ce n’est pas impossible. Il nous faut
de la patience et du courage. Le courage, a dit Mandela, n’est pas
l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre. Ainsi donc, on doit
commencer par sensibiliser d’abord les paysans haïtiens. Il faut
vulgariser les bonnes intentions, les nouvelles techniques en
agriculture. En fait, la vulgarisation consiste à diffuser auprès des
agriculteurs des techniques, des produits, des méthodes dont ils
ignorent l’existence ou le mode d’emploi. L’insertion de ces
innovations dans le systèmes productif doit permettre c’accroître son
efficacité. On met ainsi à la disposition des agriculteurs un ensemble
de connaissances utiles et non encore utilisées.
Si dans certaines économies, les agriculteurs sont friands
d’innovations et sollicitent les organismes compétents, dans un pays
comme Haïti, il faut entrer en contact avec les cultivateurs pour les
inciter à innover. Le rôle de la vulgarisation apparaît donc
fondamental si l’on considère qu’une fraction non négligeable du stock
des connaissances n’est que très imparfaitement utilisée. L’insertion
des innovations dans le système productif n’est donc pas toujours
aisée à réaliser.
Port-au-Prince, Haïti
Avril 2008
1 L'auteur est professeur à l'Université Quisqueya
LE MATIN des mercredi 16 et jeudi 17 avril 2008
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