Georges Anglade. Sur le discours de Barak Obama





Copie d'un message reçu :
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LE NOUVELLISTE

L'hebdo de Georges Anglade 25 Mars 2008



Barack Obama : la question raciale «That is where the
perfection begins»



C'était mardi dernier, le 18 mars à Philadelphie, que cela s'est
passé. Tout le monde dans le monde l'attendait à ce tournant, le
sénateur Obama. Le candidat n'allait pas pouvoir éluder indéfiniment
ce qu'il avait à dire sur cette ISSUE, sans aucun doute la plus
importante pour lui dans sa campagne, mais pour nous aussi, à plus
d'un titre, parce que Haïtiens, Noirs, Immigrants... et Démocrates
quelques uns. D'ailleurs, au début de ce mois, la question raciale,
qui était rampante dans la course à la chefferie démocrate, a été
soulevée avec insistance, comme un piège duquel on ne s'échappe pas
facilement. Obama était au pied du mur. C'est dans ces moments que
cela passe ou que cela casse.

Eh bien, on en a eu pour notre argent pendant quarante minutes. Au
delà même de notre argent. Sobre, posé, une rangée de drapeaux étoilés
derrière lui, il a livré ce que Bill Schneider de CNN a appelé «Le
discours le plus sophistiqué que j'ai jamais entendu sur la race et la
politique». Les chroniqueurs n'en finissaient pas d'éloges et
l'éditorial du New York Times (pourtant clintonien) a comparé la
performance aux plus grands moments de Abraham Lincoln, Franklyn D.
Roosevelt, John Kennedy. J'ai vu des Blancs pleurer tout seul, mais
aussi dans les bras de Noirs, j'ai vu des Noirs pleurer en grappes,
mais aussi dans les bras de Blancs. J'ai moi aussi pleuré à ce
discours, d'une telle sérénité du fond et d'une telle plastique de la
forme! Faut pas croire, j'aurais aimé que plus souvent des textes de
cette facture me fassent pleurer, mais hélas, cela ne m'arrive pas
assez, j'enrage plutôt habituellement, comme à lire ces jours-ci notre
prose sur la constitution de 1987, à laquelle je consacre les trois
prochains hebdos. Le lendemain 19 mars, j'ai envoyé copie à Port-au-
Prince, avec ces mots enthousiastes de couverture :

That is were
the perfection begins...

Hier, à Philadelphie, dans la course, le texte qui sépare les grandes
personnes des autres. Si l'Histoire doit finalement basculer dans le
camp d'Obama, ce discours y sera pour beaucoup. Stop.

Les organisateurs d'Obama savaient ce qu'ils faisaient en branchant,
depuis quelques jours, le plus de témoins possible sur Philadelphie
pour le 18 mars. Et le lundi 17, le bruit courait que ça allait être
historique. Ça l'est effectivement, et je vais vous en choisir trois
extraits, pour en illustrer l'articulation interne et vous appâter
pour lire cette prestation en entier. Vale la pena! Les dénigrements
des adversaires ont été immédiats aussi; on est en campagne ou on ne
l'est pas!

We the people, in order to form
a more perfect union
Nous le peuple,dans le but
de bâtir une union plus parfaite...

Le discours s'ouvre par les premiers mots du préambule de la
déclaration d'indépendance et se termine par la réponse que lui fait
Obama, et qui, parions, va devenir son leitmotiv aussi bien jusqu'aux
primaires de Denvers que pour l'élection de novembre contre les
républicains. Ce n'est pas tous les jours que l'on trouve une telle
formule :

That is where
the perfection begins
C'est par là que commence
le travail de perfection

Entre ces deux phrases du début et de la fin du discours, il y a très
exactement l'équivalent de quatre hebdos (4 x 1420 mots) pour vous
faire une idée de la dimension de la pièce qu'il consacre aux
différents aspects de la question, en choisissant comme fil conducteur
pour traiter de tout, son propre trajet et sa propre trajectoire, sans
détour, sans omission, dans la complexité : le tout pour le tout. Il
aurait pu tout perdre là, je crois qu'il a tout gagné plutôt.

SON OPTION :

Laisser du temps au temps

Ne pouvant tout régler d'un coup, l'option de base choisie est de
prendre les problèmes par étapes, MAIS, mais sans aucune concession
quant au but final visé et aux principes qui le sous-tendent. Exemple
de l'esclavage dans la constitution américaine; je cite:

« Nous le peuple, dans le but de former une union plus parfaite.

Il y a deux cent vingt et un ans, un groupe d'hommes s'est rassemblé
dans une salle qui existe toujours de l'autre côté de la rue, et avec
ces simples mots, lança l'aventure inouïe de la démocratie américaine.

Ils finirent par signer le document rédigé, non encore achevé. Ce
document portait le stigmate du péché originel de l'esclavage, un
problème qui divisait les colonies et faillit faire échouer les
travaux de la convention jusqu'à ce que les pères fondateurs décident
de permettre le trafic des esclaves pendant encore au moins vingt ans,
et de laisser aux générations futures le soin de l'achever.

Bien sur, la réponse à la question de l'esclavage était déjà en germe
dans notre constitution, une constitution dont l'idéal de l'égalité
des citoyens devant la loi est le coeur, une constitution qui
promettait à son peuple la liberté et la justice, et une union qui
pouvait et devait être perfectionnée au fil du temps.

Il fallait encore que, de génération en génération, les Américains
s'engagent ‹en luttant et protestant, dans la rue et devant les
tribunaux, et en menant une guerre civile et une campagne de
désobéissance civile, toujours en prenant de grands risques, pour
réduire l'écart entre la promesse de nos idéaux et la réalité de leur
temps»
Et bien, 221 ans après, étape par étape, on en est, sept générations
plus tard, à ce qu'un noir ait effectivement des chances de devenir le
prochain président des États-Unis. Ce n'est pas rien, que pour eux,
cette chance qui passe, mais pour nous autres aussi qui comptons
quelque 2.5 millions des nôtres dans ces terres, dont la deuxième et
troisième générations, natives étatsuniennes, avec un million
d'enfants d'âge scolaire au primaire et secondaire. C'est plus qu'une
question de transferts massifs, de double passeport... À l'horizon, en
devenir, pour une part importante de nous, ils sont déjà nous, nous
sommes déjà eux, se yo se nou!

SA POSITION: Continuer la longue marche de ceux qui l'ont précédé

«Tout comme la colère noire s'est souvent avérée contreproductive, la
rancoeur des blancs nous a aveuglés sur les véritables responsables de
leur étranglement comme classe moyenne ‹une culture d'entreprise où
les délits d'initiés, les pratiques comptables douteuses et la course
aux gains rapides sont monnaie courante ; une capitale sous l'emprise
des lobbies et des groupes de pression, une politique économique au
service d'une minorité de privilégiés.
Et pourtant, souhaiter la disparition de cette rancoeur des blancs, de
la qualifier d'inappropriée, voire de raciste, sans reconnaitre
qu'elle peut avoir des causes légitimes, voila aussi qui contribue à
élargir la fracture raciale et faire en sorte que l'on n'arrive pas à
se comprendre.

Voila où nous en sommes actuellement : incapables depuis des années de
nous extirper de l'impasse raciale...

Pour la communauté afro-américaine, cela veut dire accepter le fardeau
de notre passé sans en devenir les victimes, cela veut dire continuer
d'exiger une vraie justice dans tous les aspects de la vie américaine.
Mais cela veut aussi dire associer nos propres revendications ­
meilleure assurance maladie, meilleures écoles, meilleurs emplois «aux
aspirations de tous les Américains, qu'il s'agisse du blanc qui a du
mal à monter dans l'échelle hiérarchique, du blanc qui a été licencié
ou de l'immigrant qui s'efforce de nourrir sa famille.»

SA PROPOSITION :

Ensemble, c'est tout

«Mais j'ai affirmé ma conviction profonde, une conviction ancrée dans
ma foi en Dieu et ma foi dans le peuple américain, qu'en travaillant
ensemble nous arriverons à panser nos vieilles blessures raciales et
qu'en fait nous n'avons plus le choix si nous voulons continuer
d'avancer dans la voie d'une union plus parfaite.

Cette fois, nous voulons parler des hommes et des femmes de toute
couleur et de toute croyance qui servent ensemble, qui combattent
ensemble et qui versent ensemble leur sang sous le même fier drapeau.
Cette union ne sera peut-être jamais parfaite mais, génération après
génération, elle a montré qu'elle pouvait se parfaire.»

****

Je me demande si ce n'est pas sur nous que je pleurais ce mardi-là 18
mars, d'un côté l'histoire qui se fait à Philadelphie, et de l'autre,
en même temps, à Port-au-Prince, l'histoire qui se défait : notre
Sénat s'égarant dans les prérogatives judiciaires des tribunaux. Je me
demande si ce n'est pas sur nous que j'ai pleuré, nous qui faisons
carrière sur le silence, et la politique dans le silence. Mais ce ne
doit être finalement qu'une étape, qu'une maladie infantile du
politique dirait Lénine, car Obama fait de la politique de la chose
publique tellement différemment, en grande personne, en osant parler,
pour ce que parler veut dire, là où il n'y avait que le silence du
politiquement correct. Il ne faudrait pas alors forcément désespérer
du compte à rebours vers 2011 et de nos primaires à la mode de chez
nous. Une bataille d'idées sur l'Autre Haïti Possible peut encore
avoir lieu. En parlant comme de grandes personnes. Et, pour nous
aussi, c'est par là que commence le travail de perfection, that is
where the perfection begins.

à la semaine prochaine

anglade.georges@xxxxxxx
.



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