Haiti-- Politique-- Eric SAURAY-- La bossalocratie
- From: Annette <len.annette@xxxxxxxxxxxx>
- Date: Wed, 5 Dec 2007 14:24:49 -0800 (PST)
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Contribution à une théorie de l'État en Haïti.
Bonne réception.
Adrien
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Haïti : Pouvoirs contre pouvoirs ou les mécanismes de fonctionnement
d'une bossalocratie
mercredi 5 décembre 2007
Par Eric Sauray [1]
Soumis à AlterPresse le 25 novembre 2007
La norme et le hors norme dans le football
La politique est un jeu . [2]
Elle comporte des règles de participation à la lutte pour l'accession
au pouvoir. Elle comporte aussi des règles applicables dans l'exercice
du pouvoir.
Le respect de ces règles assure le bon déroulement du jeu [3]et donc
un fonctionnement normal et régulier des institutions. Leur non
respect conduit à l'anarchie, la crise et au changement de règles.
Ces règles déterminent donc les comportements des acteurs politiques.
Elles servent aussi à disqualifier ceux qui les transgressent. Elles
servent enfin à qualifier les régimes. C'est ainsi dans les grandes
démocraties contemporaines . [4]
Ce n'est pas le cas dans les États désorganisés, où la règle est trop
souvent et volontairement bafouée, méprisée et violée. Pour ces pays,
même en présence de règles, on a le plus grand mal à qualifier le
régime. C'est le cas d'Haïti.
En effet, qui peut dire quelle est la nature du régime politique
haïtien actuel ?
On peut tenter des qualifications, en fonction des normes
rationnellement établies et des exemples étrangers. Mais, compte tenu
de la spécificité d'Haïti, on a de fortes chances de se tromper.
Mais, l'objectif du théoricien est de chercher encore et encore, et de
s'inspirer de ses observations afin d'apporter des solutions. C'est
ainsi que je me suis inspiré du football pour avancer une proposition
de qualification du régime politique haïtien actuel.
Après tout, ces dernières années ont vu le football accéder au statut
de science pour servir les causes des théoriciens de la géopolitique.
Les coupes du monde sont l'occasion d'élaborer des thèses qui
expliquent les grandes tendances de la mondialisation, [5] l'émergence
des puissances globales ou la fin de certains empires. Dès lors, je
m'autorise le droit d'aller chercher dans le football, un concept pour
qualifier le régime spécifique sous lequel vivent les Haïtiens.
En football donc, les deux équipes qui jouent une partie se mettent
d'abord d'accord sur les règles. Le joueur, qui ne respecte pas les
règles et qui fait des actes non autorisés, hérite d'un carton jaune
ou est exclu. Il y a donc une sanction.
Que le joueur soit d'accord ou pas, il devra se soumettre à la
sanction. Si sa réaction est trop violente, il sera condamné plus
sévèrement au nom de la pérennité du jeu, de ses instances dirigeantes
et de ses valeurs.
De même, lors d'un match, après la fin du temps réglementaire et de la
période de prolongation, le jeu est terminé pour les équipes, pour
l'arbitre et ses assesseurs, pour le public et tous les professionnels
qui vivent de ce sport.
C'est une norme. Elle ne se discute pas.
Ainsi, y a-t-il la norme (le temps imparti pour le jeu) et la
tolérance par rapport à la norme (les prolongations admises). Hors de
cette norme, on n'est plus dans le jeu.
D'autres règles s'appliquent. Elles ne relèvent pas de la présente
note doctrinale.
Au football, il y a des grands, des bons, des moyens et de mauvais
joueurs. A travers le monde, les mauvais joueurs sont qualifiés de
brutes et ont mauvaise presse.
La notion de brute ne me permettra pas de qualifier le régime
politique haïtien. Je ne la retiens donc pas.
En revanche, en Haïti, les mauvais joueurs sont connus sous
l'appellation de Bossales. La notion de Bossales n'existe pas en
français.
Et même si elle fait partie du vocabulaire sociologique franco-haïtien
grâce aux travaux originaux de Gérard Barthélemy, [6] elle ne fait pas
partie du vocabulaire politique universel.
Je prends le droit de l'utiliser et espère qu'il connaîtra ainsi un
sort heureux et sera désormais utilisé pour parler du régime politique
haïtien.
Ce choix s'explique par la clarté de la notion et parce qu'elle fait
déjà partie de l'imaginaire politique des Haïtiens.
En effet, en Haïti, le Bossale donc c'est celui qui, dans le football,
ne respecte rien. Il fait le contraire de ce que prescrivent toutes
les règles. Il est violent et, surtout, il n'accepte jamais la
sanction qui lui est infligée. Ce qui fait qu'à cause de lui, un match
peut dégénérer très vite. Et quand, sur un terrain, il n'y a que des
Bossales, le match est insipide, violent et on désespère du football.
La transposition d'un concept footballistique dans le champ politique
Je transpose maintenant mon raisonnement sur le terrain politique
haïtien.
Que vois-je en observant l'arène politique ?
Des hommes de pouvoir qui revendiquent leurs propres règles, qui
désignent leurs propres juges, qui refusent l'application à leur
encontre de toute sanction et qui violent allègrement les lois, sous
prétexte que, de toutes façons, elles n'ont jamais été appliquées.
Pire. Quand je transpose mon raisonnement au fonctionnement des
institutions haïtiennes, que vois-je ?
Des institutions qui s'affrontent. Le Président (le pouvoir exécutif)
est opposé au Parlement (pouvoir législatif). Le parquet (branche du
pouvoir judiciaire) est opposé au Conseil Electoral. Le Parquet est
opposé à la Police. Chacun revendique sa propre loi ou son propre
juge. Chacun conteste l'autorité de l'autre et invente des règles qui
n'existent pas, tandis qu'il rejette celles qui existent, même
lorsqu'elles sont claires.
Les citoyens ne sont pas en reste.
Un homme, arrêté sous des accusations graves, réunira ses partisans,
au lieu de soumettre son cas à un juge. Un individu, sanctionné par
ses supérieurs hiérarchiques, manifestera son refus de la règle et de
la sanction en utilisant les moyens les plus répréhensibles.
Un citoyen, opposé à un autre dans un litige, ira chercher son cousin
policier pour régler l'affaire au plus vite par quelques coups de
bâtons et un emprisonnement dans les formes haïtiennes les plus
classiques : sans aucun procès et suivant le bon vouloir du plus fort.
Les mécanismes de la bossalocratie
Ainsi, considéré-je donc qu'en Haïti, nous avons affaire à une
bossalocratie. Une bossalocratie, parce que la séparation des pouvoirs
est entendue et pratiquée comme un clivage des pouvoirs.
Ainsi, au lieu d'une coopération des pouvoirs, assiste-t-on à des
affrontements entre pouvoirs où le but est de savoir qui est le vrai
chef.
Nous sommes dans une logique de pouvoirs contre pouvoirs.
Il n'y a donc pas de contre-pouvoirs.
Dans ce type de régime, personne n'est exemplaire. Du citoyen au chef
de l'Etat, toute la société est dans un combat de suprématie, où
chacun doit prouver qu'il est le seul détenteur du pouvoir.
Et comme tout le monde raisonne de la même façon, c'est l'anarchie, la
crise et le chantage permanents.
En bossalocratie, les meilleurs sont la risée des plus forts et des
plus fourbes qui leur barrent les allées du pouvoir au nom des deux
étalons les plus injustes du monde : le nombre et l'épiderme.
En bossalocratie, les gredins ont la priorité sur les théoriciens.
En Bossalocratie, les droits humains sont une pure pétition de
principe, puisque n'importe qui peut violer les droits de tous les
citoyens en toute impunité.
En bossalocratie, les citoyens croupissent dans une misère inhumaine.
C'est l'impasse la plus complète, parce que les institutions sont
paralysées et parce que les Bossales ont encore le culot d'imposer aux
citoyens des règles rigides décalées et sans rapport avec le monde
d'aujourd'hui. Des règles qu'ils ne respectent pas, mais que toute la
société doit subir sous prétexte que le peuple avait voté.
Cela pousse les citoyens à fuir afin de se retrouver dans des
territoires moins hostiles, alors qu'ils pourraient rester dans leur
pays pour le construire au lieu d'assister, comme Jacques Stephen
Alexis, en son temps déjà, à cette : << marche inexorable de la
terrible maladie, cette mort lente, qui chaque jour conduit notre
peuple au cimetière des nations comme les pachydermes blessés à la
nécropole des éléphants. >> [7]
La force et la ruse comme moyen de résolution des problèmes politiques
En bossalocratie, tout est fondé sur le rapport de forces, la ruse, la
fourberie et la capacité de nuisance.
Et comme il s'agit d'affrontements entre pouvoirs, à un moment une
décision tombe par le fait du prince.
Les derniers événements politiques en Haïti nous permettent
d'illustrer nos propos.
Un Conseil Électoral a été formé en 2005 pour organiser des élections.
Depuis 2006, il ne cesse d'organiser des scrutins les uns plus douteux
que les autres.
A cause des dissensions [8] au sein de l'organisme, le cycle électoral
n'a pu être bouclé. Il se trouve donc que des élections doivent être
organisées pour renouveler le tiers du Sénat (Pouvoir législatif).
Le Président de la République (Pouvoir Exécutif) veut des élections,
mais constate que le mandat du Conseil électoral est arrivé à son
terme. Il se prononce en privé pour la formation d'un nouveau Conseil
Électoral.
Et nous voilà partis dans un imbroglio, où chacun édicte ses règles,
choisit ses juge,s sans oublier les polémiques collatérales entre
Parquet et Presse, Institutions indépendantes et Parlement.
Tout le monde s'insulte. Les accusations de corruption fusent de toute
part. L'église bohicane a fait son constat très juste et sans
concession qui résume tout : << Nous avons noté une attitude
vindicative, on dirait des enfants en train de jouer. >> [9]
Le problème, c'est que nous avons affaire à des enfants qui jouent
avec l'avenir de millions de citoyens.
C'est dans ce contexte que le Président de la République a sans doute
pris la décision, non encore rendue publique, de constater que de
toute façon, le Conseil Electoral n'était plus habilité à organiser
les élections. Ce qui a permis aux institutions et à la classe
politique de faire des déclarations qui sont de vrais florilèges.
Ainsi, un haut responsable politique a-t-il déclaré : << C'est un
brigandage social et politique tendant à perpétuer le système
rétrograde qui détruit le pays. >> [10]
Les dirigeants du Conseil électoral ont sorti un communiqué
pathétique, dans lequel on a pu apprécier le talent littéraire de ses
auteurs :
<< Le temps a passé, et voilà que l'échéance constitutionnelle du
renouvellement du tiers du Sénat nous talonnait. Conscients de cette
exigence et de la claire non-pertinence de notre mandat à cette fin,
nous fîmes à temps à l'Exécutif les propositions appropriées. Pour
avoir semé le vent qui agitait les signes avant-coureurs d'élections
nécessaires et obligatoires, nous avons récolté la tempête d'une
inopportune et martiale convocation, faisant balancer dangereusement
au-dessus de nos têtes l'épée de Damoclès et son cortège de misère et
de malheur. >> [11]
D'autres organismes, tels que l'Initiative de la Société Civile, le
Centre pour la Libre Entreprise et la Démocratie et la fédération
Protestante d'Haïti ont, tantôt apporté leur soutien au conseil
électoral, tantôt avancé des arguments qui justifient qu'on mette fin
aux fonctions du Conseil électoral.
Et après ?
Et après, la vie continue en bossalocratie : les puissants
s'affrontent et font des alliances, les meilleurs fuient au Canada ou
aux États-Unis, les malins génies règnent, les élites se préparent
pour le prochain carnaval [12], pendant que le peuple continue de
croupir dans la misère la plus atroce.
C'est une autre façon de dire que, pendant tout ce battage médiatique
où il s'agit de se compter, les problèmes concrets des citoyens ne
sont pas traités.
Et Haïti va se payer le luxe d'une nouvelle crise politique pour des
raisons purement égoïstes.
Le chantage de la crise comme moyen de régulation systémique
En Bossalocratie, toute décision entraîne un lot de critiques. Dès
qu'un acteur prend une décision, il devient suspect et tous les autres
acteurs du système se liguent, suivant une logique de bandes pour lui
contester sa légitimité, l'accuser de tous les maux, lui imputer la
responsabilité de tous les dysfonctionnements affectant le système.
En Bossalocratie, il y a une négation permanente de l'autorité qui
dénote un manque cruel de respect pour celui qui incarne les
institutions et qui a le tort d'exercer une fonction que tout le monde
lui envie.
Bien entendu, la contestation et/ou la négation de l'autorité ne se
font pas sur la base d'arguments rationnels et solides. Elles se font
d'abord sur la base de réactions verbales ou écrites, où la colère
l'emporte sur la réflexion.
Mais le chantage de la crise est l'argument majoritairement utilisé
pour contester une décision.
Ainsi, en Bossalocratie, ne faut-il jamais penser, jamais proposer de
changer les choses, jamais décider. Dès lors, celui qui décide est
systématiquement accusé d'alimenter, d'aggraver ou
d'institutionnaliser la crise.
La peur de la crise devient, avec l'usage de la force ou de la ruse,
un moyen de régulation du système. Mais, elle est aussi un élément au
service d'un conservatisme destructeur. En réalité, on a juste un
équilibre par la terreur.
L'actualité nous fournit un autre exemple qui permet d'illustrer nos
propos et donc de légitimer notre thèse.
Le 17 octobre 2007, le Président René Préval annonce une nécessité de
réviser la constitution de 1987. Ce simple constat a soulevé un tollé
dans la classe politique, et tous les acteurs se sont crus habilités à
insulter le chef de l'État.
Ainsi, au nom d'une stratégie de l'encerclement, toutes les
institutions ont-elles fait connaître leur position.
Certains ont rejeté l'initiative, allant jusqu'à critiquer l'intention
du Président de la République dans sa volonté d'associer des experts
étrangers aux travaux d'une éventuelle commission chargée de faire des
propositions pour la révision.
D'autres ont dit, non sans raison, que ce n'était pas opportun.
C'était, à peu près, le seul argument de bonne foi.
D'autres enfin ont accusé le chef de l'État de mettre la démocratie en
péril et d'instaurer un pouvoir autoritaire.
On déduit aisément de ces interventions, que tout le monde a le droit
de donner son avis sur la Constitution, sauf le chef de l'État. De ce
fait, il s'est retrouvé encerclé et sommé de renoncer à son projet.
C'est à ce moment que la vraie nature de la Bossalocratie est
perceptible. Ainsi, ce que n'importe quel individu pourrait considérer
comme anormal, informel, désorganisé, anarchique, est-il considéré
comme normal en Bossalocratie.
Et l'argument décisif, avancé avec la plus grande mauvaise foi et donc
la plus grande incompétence, c'est que, si ça ne marche pas, c'est
parce que la Constitution n'est pas appliquée.
Il est donc interdit de poser la question de l'efficacité des
institutions. Autrement dit, en Bossalocratie, l'efficacité ne compte
pas.
Ce qui a de l'importance, c'est la préservation d'un système supposé
bon, qui fait l'affaire des conservateurs. Des conservateurs, pour qui
l'essentiel est d'exister et d'avoir une capacité de nuisance dans un
système obscur.
Bref, ce qui paraît défier le bon sens dans n'importe quel autre pays,
constitue la norme sine qua non en Bossalocratie.
Et celui qui prétendra changer les choses aura toujours tort. Il sera
toujours à l'origine de cette lutte de pouvoirs contre pouvoirs, que
seule la communauté internationale et les ambassades peuvent arbitrer
à tour de rôle, ce qui leur donne un rôle central dans la naissance
ainsi que dans la résolution des crises. Et, comme elles sont les
seules écoutées ou respectées, quoi que disent les acteurs de la
bossalocratie, elles représentent les acteurs politiques les plus
efficaces dans un univers où elles ne sont censées représenter que les
intérêts des Etats qu'elles représentent.
La bossalocratie défie les lois du constitutionnalisme
Pour résumer, en Bossalocratie, les droits humains dépendent du bon
vouloir de chacun et ne sont pas garantis. Même s'ils sont définis
formellement dans la Constitution, n'importe qui peut les remettre en
cause sans aucune sanction.
Il n'y a pas de souveraineté, parce qu'un arbitre extérieur est
toujours nécessaire, sinon c'est la guerre permanente entre les
factions.
Enfin, la théorie de la séparation des pouvoirs ne s'applique pas,
parce que, même s'il y a une hiérarchie des pouvoirs au sens lockéen
dans la pratique, cela ne fonctionne pas, puisque les pouvoirs
s'affrontent.
Mais, contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce régime en soi
convient à ses acteurs, puisque c'est un régime qu'ils ont
volontairement inventé en amalgamant les différents régimes connus en
Europe et/ou en Amérique du Nord.
C'est pour cette raison que tous ceux qui avancent des idées de
réforme sont suspects. Ainsi, même si tout le monde trouve la
Constitution trop rigide et difficilement applicable, ne faut-il pas
le dire pour ne pas essuyer les remontrances, les invectives voire les
brimades.
Le tout est de donner l'illusion que cela fonctionne. Ce qui défie
l'entendement.
Dès lors, on est obligé de se demander pourquoi les acteurs d'un tel
système politique sacralisent des règles qu'ils ne respectent pas.
Une des réponses consiste à dire que, en Bossalocratie, les
institutions sont créées par mimétisme. [13] Le but est de montrer que
les nouveaux libres sont capables de parler le langage des anciens
colons.
Ensuite, ils font des règles pour maîtriser l'adversaire, c'est-à-dire
celui qui voudrait modifier le système. Dans ce cas, les règles
participent uniquement de la lutte pour le pouvoir. [14]
Le problème, c'est que la Bossalocratie fonctionne avec des règles
édictées par une minorité et comprises par elle seule. La plupart du
temps, ces règles sont décalées et n'ont aucun rapport avec la société
qu'elles sont censées régir.
Celui, qui souhaite faire évoluer les règles pour les adapter à la
réalité sociale vécue par le plus grand nombre, prend le risque de
remettre en cause le pouvoir détenu par cette minorité sur une
majorité peu informée et qui, pour certains, doit d'abord se
préoccuper des problèmes du ventre avant de se préoccuper des
problèmes institutionnels.
Ce mépris a été traduit électoralement par des slogans de campagne
très simplistes : << la pè nan têt, la pè nan vant >> , [15] << poze,
depoze, repoze >> . [16]
Des slogans qui traduisent avant tout la désinvolture des acteurs
politiques et mettent l'accent sur la violence politique qui paralyse
la faculté de penser et empêchent le citoyen de se nourrir.
Des slogans qui oublient que les citoyens ne mangeront et ne seront en
paix que lorsqu'ils auront résolu leurs problèmes institutionnels,
c'est-à-dire lorsqu'ils auront fait le consensus sur le partage du
pouvoir et établi les modes de coexistence pacifique.
Le problème, c'est que cette mentalité conservatrice et rétrograde se
retrouve dans les secteurs de la vie sociale et que Haïti fait partie
des rares pays au monde où, plus le temps passe, plus les gens sont
pauvres et plus les élites économiques et les gouvernants sont riches
et corrompus. Il n'y a jamais d'acquis institutionnels.
Ainsi, depuis 1987, Haïti organise-t-elle des élections. En 2007,
Haïti est incapable d'avoir un système électoral fiable et crédible,
parce que, chaque fois que les hommes qui font vivre le Conseil
électoral changent, ils partent sans rien laisser à leurs successeurs.
Sans mémoire, que peut-on changer à la vie des hommes ?
La Bossalocratie : un régime d'impasse et de partage des dépouilles
institutionnelles
Pour finir, il faut analyser deux exemples pris pour illustrer le
fonctionnement de la bossalocratie.
Ces exemples sont intéressants, parce qu'ils ont pour points de départ
et d'arrivée, le même acteur politique : le Président René Préval.
Dans le premier exemple, qui concerne le Conseil Électoral, René
Préval est celui qui doit décider ou qui a décidé. Alors que des
rumeurs fusent ici ou là, au lieu de prendre une décision nette et
précise, il se tait et laisse faire. Puis, une fois les tensions
apparemment apaisées, on apprend que le Président de la République
consulte pour créer un nouveau conseil électoral. Ce qui laisse
supposer qu'il a vraiment mis fin au mandat du Conseil électoral,
alors qu'aucun texte réglementaire n'a été édicté.
Dans le même temps, toutes les institutions qui s'étaient mises en
croix pour contester l'éventuelle décision de mettre fin au mandat du
Conseil électoral, ont proposé, sans aucun état d'âme, des noms de
personnalités pour la constitution du nouveau conseil chargé
d'organiser les élections. Pour être sûr qu'un de leurs hommes liges
soit retenu, certaines organisations ont proposé deux noms.
En analysant les faits, on se rend finalement compte que les pouvoirs
se sont mis d'accord pour partager les dépouilles du Conseil
électoral.
Par conséquent, les contestations et les conflits soulevés à
l'occasion de la fin du mandat du conseil électoral avaient uniquement
pour objectif de placer des pions au sein du nouvel organisme
électoral. Il s'agissait de prendre sa place dans le nouvel organisme
afin d'être toujours en mesure de participer à la lutte des pouvoirs
contre les pouvoirs, étant entendu que pour mieux contester le
pouvoir, il vaut mieux en faire partie.
Ce qui fait que les acteurs ne se sont nullement inquiétés de savoir
si la composition du nouvel organisme provisoire en cours de
fabrication était conforme aux articles 192 ou au pire à l'article 289
[17] de la Constitution de 1987.
Le problème, c'est que l'article 289 est une disposition transitoire
qui, théoriquement, ne s'applique plus. L'article 192 réserve le choix
des membres du Conseil électoral aux trois pouvoirs, auxquels les
citoyens délèguent l'exercice de la souveraineté nationale en vertu de
l'article 59 de la Constitution de 1987.
Or, là, on assiste à un défilé de propositions par une ribambelle
d'institutions dont l'objectif est de participer au partage des
espaces de pouvoir. Et comme il s'agit de partager une manne, toutes
les institutions constituées ou auto proclamées forces vives viennent
réclamer leur part, sans qu'on ne puisse pas apprécier le bien fondé
ou la légitimité de leurs prétentions.
Mais, comme nous l'avions dit, en Bossalocratie, le but n'est pas de
respecter la Constitution. On n'exige le respect de la Constitution
que lorsqu'on est sûr d'être pénalisés par les décisions prises sur
son fondement.
En revanche, si les décisions prises sur son fondement ne remettent
pas en cause les positions acquises, mais assurent une place dans le
partage des prébendes de l'État, tout le monde s'y associera avec le
plus grand cynisme, au nom d'un soi disant consensus éclairé.
C'est l'application des principes de l'État clientéliste dit << État
Moun pa >> en Haïti. Cet État Moun pa, qui entretient l'injustice et
perpétue le règne de la loi du talion, la loi du plus fort ou plus
trivialement, la loi de celui qui peut mobiliser le plus de pouvoirs
institués pour participer à la guerre des pouvoirs.
Dans le deuxième exemple, alors qu'il n'y a aucune urgence à ouvrir un
débat sur une éventuelle révision de la Constitution, qui, de toutes
les façons, ne peut se faire avant 2010, [18] le Président René Préval
a lancé le débat. Ce faisant, il a ouvert une polémique qu'il n'est
pas à même de contrôler.
Et même s'il a su apaiser les acteurs du système en leur donnant une
part des dépouilles du Conseil électoral, il n'est pas sûr de s'en
faire des alliés dans sa volonté de réviser ou d'abroger la
Constitution. Mais, ce qui me semble intéressant, c'est le
comportement politique du Président René Préval. Il ne fait rien quand
il faut agir, alors qu'il y a des enjeux.
A l'inverse, il agit quand il n'y a pas grand-chose à faire, compte
tenu de l'agencement de l'agenda politique ou institutionnel.
Dans les deux cas, son comportement politique alimente les tensions.
En effet, il ne décide pas ouvertement. Il zappe d'un sujet à l'autre,
sans jamais décider, tout en prenant le risque d'alimenter la crise.
Tout ceci entretient la guerre qualifiée de pouvoirs contre pouvoirs,
qu'il n'est jamais possible de résoudre en recourant aux règles
haïtiennes.
Et quand la situation politique se dégrade, il y a le recours
obligatoire à l'arbitre (la communauté internationale/les ambassades),
parce que le prestige et l'autorité du Président de la République, qui
est censé être l'acteur central, sont niés par les autres acteurs du
système.
De ce fait, le Président de la République ne peut affirmer son
prestige et son autorité sans être accusé d'être un dictateur. Et
quand il souhaite les affirmer, il le fait suivant des méthodes qui
exaspèrent tous les acteurs du système qui travaillent en conséquence
pour sa perte.
Bref, on a affaire à un système bloqué. C'est l'impasse.
Mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, cette impasse est
voulue, défendue et sacralisée. Il faut de l'audace pour vouloir
changer les choses. Mais, dans ce domaine comme dans d'autres, l'issue
est dans l'audace.
L'avenir de la bossalocratie : l'arbitrage permanent, la redéfinition
des règles ou la fusion
Est-ce à dire qu'Haïti est condamnée ?
Le football nous fournit la réponse.
En football, si les bons joueurs abandonnent le terrain aux Bossales,
le jeu s'arrêtera à un moment donné, parce que les Bossales ne savent
pas jouer. Ils cassent le jeu, mais, si on les laisse jouer entre eux,
ils se battent d'abord, ensuite ils arrêtent de jouer, parce que tout
le monde voit qu'ils ne connaissent rien aux règles du jeu.
C'est à ce moment-là que l'arbitre et les bons joueurs doivent
reprendre la main, rappeler ou << redéfinir les règles du jeu >>. [19]
Il devrait en être de même en Bossalocratie.
Encore faut-il que l'arbitre remplisse sa mission et cesse de répéter
qu'il revient aux Haïtiens de faire fonctionner leur pays sur de
meilleures bases. L'arbitre doit comprendre qu'en dehors de lui, rien
n'est possible en Bossalocratie.
De même, les meilleurs en Bossalocratie doivent comprendre qu'il est
de leur impérieux devoir de ne pas abandonner le terrain aux Bossales.
Cela est plus facile à dire qu'à faire.
Mais, on appelle ça la capacité à utiliser son intelligence pour
sortir son peuple du cycle de la fatalité et éviter à son pays de
s'orienter définitivement vers le cimetière des nations où semble
devoir le conduire cette lutte de pouvoirs contre pouvoirs.
Mais, l'une et l'autre solution ont leurs inconvénients.
En effet, en ce qui concerne l'arbitre, le nationalisme des Haïtiens
s'accommoderait mal de l'affirmation officielle de son rôle. Tout
laisse à penser que les élites préfèrent le rôle informel de
l'arbitre, parce que cela les arrange et leur permet de bénéficier des
seuls moments de paix, propices à leur maintien à leur place pour des
périodes plus longues, donc plus favorables à l'enrichissement sur le
dos de la manne publique ou de l'aide internationale.
Ce qui explique le double jeu des élites haïtiennes. Un double jeu qui
ne relève nullement du paradoxe, puisque la présence de l'arbitre,
même si elle est dénoncée, est souhaitée, sinon recherchée, parce
qu'en réalité, quand l'arbitre est présent, le pouvoir est moins
précaire pour celui qui le détient.
Quant à savoir si les élites accepteront de redéfinir les règles du
jeu, aucun élément ne permet de le croire. Et même si elles le font,
elles le feront dans la même logique que précédemment : dans le but de
protéger les privilèges acquis et qui permettent de perpétuer la
bossalocratie, ce régime en soi qui est d'abord élitiste et qui
participe d'une volonté farouche de ne pas accepter la démocratisation
du pays.
Autrement dit, la bossalocratie n'est pas, contrairement à ce qu'on
peut penser, le fait du peuple.
Elle est le fait d'une aristocratie rétrograde qui défend ses
prébendes et ses territoires de pouvoir.
Elle n'est donc pas nécessairement pour un changement. Si changement,
il y a là, il devrait malheureusement venir de ce que Jacques Stephen
Alexis appelle la marche inexorable vers le cimetière des nations. Il
ne s'est pas étendu sur cette crainte. On ne va donc pas extrapoler
sur ses propos.
Mais en science politique, les phénomènes de dislocation d'un État
aboutissent parfois à une fusion d'États pour n'en former qu'un. Je
pense à la République Fédérale d'Allemagne et la République
Démocratique Allemande.
Ils peuvent aboutir aussi à une scission d'États pour en fonder
plusieurs. L'histoire récente est remplie d'exemples de scissions
d'États : la Tchécoslovaquie ou la Yougoslavie. D'autres États se
battent pour éviter la scission : la Belgique ou la Côte d'Ivoire.
D'autres États fonctionnent sur la logique de fusion (États-Unis,
Allemagne, Brésil) ou voudraient une fusion économique avant une
éventuelle fusion politique (L'Union Européenne). D'autres enfin,
comme les deux Corée, s'orientent lentement vers une fusion qui semble
inéluctable.
Haïti a déjà connu les phénomènes de fusion et de scission du fait
justement de la bossalocratie. La Création d'Haïti est le résultat
d'une scission.
Après son indépendance, Haïti a connu plusieurs scissions et a vu la
cohabitation, sur un même territoire, d'une monarchie et d'une
république pour les mêmes motifs qui expliquent la bossalocratie
d'aujourd'hui. La réunification, réussie par Jean-Pierre Boyer, est un
cas de fusion. La scission, la plus durable en ce qui concerne Haïti,
a été celle de 1844 qui a donné naissance à la République Dominicaine.
Mais, l'histoire étant un perpétuel recommencement, rien ne semble
exclure, à l'avenir, une fusion entre la République d'Haïti et la
République Dominicaine. C'est la solution la plus logique et la plus
raisonnable quand on observe objectivement la situation des deux pays.
C'est la solution qui plaît le moins aux Haïtiens, victimes de la
Bossalocratie, qui le vivront comme un échec. Mais, il se trouve qu'on
ne freine pas l'histoire avec ses seules peurs irrationnelles et son
refus d'une certaine réalité.
Et puis, une éventuelle fusion entre la République d'Haïti et la
République Dominicaine serait-ce un échec pour Haïti ? L'échec n'est-
il pas plutôt de donner l'impression d'être incapables de s'inventer
un avenir après avoir su inventer 1804 ? L'échec n'est-il pas
d'entretenir cette guerre des pouvoirs qui risque de conduire à la
dislocation [20]de son pays ?
Le but ici n'est pas d'agir en Cassandre, mais de mettre l'accent sur
un phénomène dont le point d'orgue pourrait être la transformation
d'un État qui, depuis sa création, est un laboratoire institutionnel
d'un avant-gardisme exceptionnel et d'une grande valeur pour les
politologues ainsi que les spécialistes du droit constitutionnel.
Eric Sauray
France, 25 novembre 2007
[1] Juriste, politologue et doctorant en droit public à l'Université
de la Sorbonne Nouvelle - Paris 3.
[2] Guy Thuillier, Le jeu politique, préface d'Yves Pélicier,
Economica, 1992.
[3] Stéphane Beaumont, Le jeu politique, Editions Milan, 1997.
[4] Philippe Lauvaux, Les grandes démocraties contemporaines, Presses
Universitaires de France, 2004
[5] Pascal Boniface, Football et mondialisation, Armand Colin, 2006.
[6] Gérard Barthélemy, Créoles - Bossales : conflits en Haïti,
Editions Ibis Rouge, 2000.
[7] Jacques Stephen Alexis in Lettre au docteur François Duvalier,
Président de la République : http://radiokiskeya.com/spip.php ?
article4166
[8] Certains membres, qui accusent les autres de corruption, ont porté
plainte.
[9] Déclaration de son excellence Monseigneur Louis Kébreau, Président
de la Conférence Episcopale.
[10] Déclaration de René Julien Président de l'Alliance Démocratique
pour Bâtir H. Source : http://www.metropolehaiti.com/metropole/full_une_fr..phtml
?id=13118
[11] Déclaration du Conseil Electoral provisoire en date du 12 octobre
2007. Cette déclaration entérine les rumeurs.
[12] Le seul événement qui permet aux habitants de la bossalocratie de
s'évader de leur enfer quotidien.
[13] Yves Mény (sous la direction de), Les politiques du mimétisme
institutionnel : la greffe et le rejet, L'Harmattan, 1993.
[14] Claude Moïse, Constitution et luttes de pouvoirs en Haïti,
CIDIHCA, 1990.
[15] Littéralement : << La paix dans la tête, la paix dans le ventre >>.
Slogan utilisé par Jean-Bertrand Aristide lors de sa campagne
électorale en l'an 2000.
[16] Littéralement : << On se calme, on dépose (...) on se repose >> Il
faut comprendre, on se calme, on dépose les armes et on se repose, le
temps de l'élection. Ce slogan apparu pendant la campagne
présidentielle (2005-2006) menée par René Préval ne s'adressait pas
aux citoyens, mais aux divers gangs supposés proches du camp Lavalas.
[17] Cet article qui fait partie des dispositions transitoires devrait
être appliquée comme solution dégradée au cas où l'application de
l'article 192 se révélait impossible. Toute autre solution appliquée
ne fait que s'inscrire dans l'habitude prise par les acteurs
politiques haïtiens d'appliquer des solutions hors de tout cadre
réglementaire connu et maîtrisé.
[18] Eric Sauray, Haïti : la révision constitutionnelle et la ligne du
temps, in http://www.alterpresse.org/, avril 2007
[19] Claude Moïse, La croix et la bannière : la difficile
normalisation démocratique en Haïti, CIDIHCA, 1994.
[20] Jared Diamon, Effondrement, Comment les sociétés décident de leur
disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006.
.
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