Haiti-- Société -- Complainte d'une génération
- From: Annette <len.annette@xxxxxxxxxxxx>
- Date: Sat, 10 Nov 2007 14:32:06 -0800
Copie d'un message reçu :
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Société/MON DROIT D'EXISTER
LA GENERATION SACRIFIEE
Sandra Beauvil
Je suis la génération sacrifiée des années quatre-vingts, ayant pris
naissance après 1970 et vécu la chute des Duvalier, le défilé des
gouvernements provisoires, jusqu'à l'aboutissement des dix ans
lavalassiens. Depuis ma naissance, je n'ai connu que le renvoi des
écoles avant l'heure, l'assassinat des enfants à la sortie des écoles,
l'arrestation des hommes et des femmes pour avoir osé partager leurs
points de vue, le vol dans les institutions de l'État, la
multiplication des délinquants à travers la distribution élargie et
cautionné de la drogue autour de moi, et j'en passe. Je revois encore
la détresse et la terreur se peindre tous les jours sur le visage de
mes parents toujours par monts et par vaux pour tenter de se mettre à
couvert et protéger leurs progénitures.
Je suis la génération sacrifiée qui a vu ses amis d'enfance s'en aller
vers des horizons lointains pour ne plus revenir, des couples se
défaire dans l'espoir de trouver un mieux-être au-delà des mers, des
parents remettant la destinée de leurs enfants entre les mains
d'étrangers pour aller vers un monde inconnu qui, souvent, engloutit
la famille et ses rêves. J'ai vu couler les larmes, j'ai rencontré le
désespoir, j'ai salué en cours de route la trahison et j'ai fait
connaissance avec l'espoir. La mort s'est affligée à mes pieds, aux
portes de ma maison, et la tristesse ne s'est pas fait prier pour
détrôner dans mon coeur l'innocence et la joie qu'apportent les
nourrissons à leur naissance.
Vingt-cinq ans plus tard, qu'est-il advenu de moi Le 'kouri' était
devenu mon lot quotidien, et la terreur des hommes armés, quels que
soient leur attachement et leurs convictions, m'était servi à froid
tous les jours, au petit déjeuner, au dîner et au souper. J'avais pour
références les expériences de cette génération père qui m'a transmis
ses connaissances en politique, en gestion et 'une' manière de penser
et d'agir. Je suis cette génération dont la formation a été bâclée
depuis les classes primaires jusqu'à l'université. Je suis cette
génération bafouée, battue, mutilée, humiliée et corrompue qui se bat
aujourd'hui pour prendre les rennes de son pays et défendre 'ses
intérêts'. Je suis cette génération qu'on salue avec déférence, et
qu'on accueille partout, dans les plus grands salons à cause de sa
nouvelle situation financière, douteuse, soit-elle. 'Le vol est salué
et récompensé...'
Vingt-cinq ans plus tard, je demande que justice soit faite; parce
qu'après avoir connu l'enfer, j'aspire à découvrir le paradis. Mais où
sont passées les lois? Où sont passés les élus? Sont-ils à même de me
juger? Combien peuvent encore parler d'intégrité? Combien vivent
encore dans ce pays? Combien peuvent encore se dire 'nationalistes? Je
suis tous les jours transpercée par les flèches de l'intellectuel et
du quidam qui confirment l'absence d'hommes dans ce pays. Mais où sont-
ils tous passés? S'il y a émigration, il y a également naissance et
évolution de générations. N'y a t-il réellement plus d'hommes et de
femmes dans ce pays pour penser, analyser et poser une problématique?
Si la réponse est non tel que nous prenons plaisir à l'affirmer, alors
je propose que nous fermions les portes à double tour et que nous
fassions disparaître les clés. Si la réponse est oui, alors qui sont
les responsables et qui sont les leaders? Dans un club tous les
membres sont concernés par la pérennité de celui-ci. Dans le cas de
mon pays qui sont les concernés?
On m'a appris à remettre ma destinée entre les mains d'inconnus et
d'attendre... Et voilà qu'après vingt-cinq ans j'attends encore...
J'attends qui et quoi? J'ai déjà vécu la moitié de mon existence sur
cette terre, et je ne sais toujours pas où je vais... Je vois tous les
jours émerger des leaders qui ne se sont jamais tournés vers moi pour
me demander si j'avais un besoin, un idéal ou une vision. Pourtant ils
parlent régulièrement en mon nom. Toutes les fois où malgré tout, j'ai
tenté d'avoir une référence politique, morale ou sociale, elle s'est
écoulée à mes pieds comme un château de cartes qui n'est construit sur
aucune base et dont l'intérieur est vide.
Une nouvelle génération qui n'a que les mots 'zenglendo et chimères' à
la bouche se prépare à prendre la relève. Une génération née dans le
chaos, les luttes pour le pouvoir, le 'ôte-toi que je m'y mette', les
assassinats, les tueries, les viols d'enfants, les kidnappings devenus
un phénomène social, et une fois de plus j'en passe, parce que la
liste est longue. Qu'aura-t-elle à offrir dans un siècle ou deux? Qui
s'est soucié de son éducation? Quels sont ses termes de références?
Un enfant torturé et battu aujourd'hui devient un psychopathe demain;
un enfant aujourd'hui, circulant arme au point, occupera quelles
fonctions au sein de la société de demain: éducateur, ministre,
commerçant? D'où émergent les maniaques d'une société? Quel type de
société et quel plan de société avons-nous en tête?
Je ne rencontre plus dans les rues les amis d'enfance, les camarades
de classe et d'université. Le bruit court qu'il faut abandonner le
navire. Mais bien avant de nous jeter à l'eau avons-nous pris le soin
de vérifier de qui venait le signal et d'identifier le capitaine?
Je suis cette génération offerte en cobaye aux aînés, et comme modèle
aux générations futures. Quel sera donc le type de société qui en
ressortira, et qui seront les leaders de demain? Ce fruit amer et
flétri, issu de cet arbre forcé de grandir dans des conditions
difficiles, pourra t-il être avalé et digéré? Je garde en moi l'espoir
que les générations après moi n'auront plus à grandir dans les
ténèbres, que l'éducation familiale et l'éducation scolaire sur
lesquelles se construisent une société seront bientôt prises en charge
par de vrais leaders, qui élèveront leur voix pour dire: ' médiocres
et irresponsables, le pacte est rompu!'
Bref commentaire
Un cri pathétique! Qui entendra les interpellations de cette jeune
femme? Et d'abord quels sont ceux de ses contemporains, de ses pairs
qui viendront à coté d'elle et qui diront : « Bon! Maintenant qu'est-
ce qu'on fait? »
A*
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