Haiti -- Société -- CHANCE-- Pour unr sociologie activiste





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N.B. Ce texte fait l’objet d’un commentaire éditorial de Roody EDMÉ
dans Le Matin du même jour.



Pour une sociologie activiste et publique

Par Lee CHANCE

***Quelle que soit la lecture que l’on fasse de la société haïtienne,
quelles que soient les prédispositions idéologiques et discursives que
l’on adopte, on ne peut pas nier que la société haïtienne est
malade.*** Un cancer est en train de ronger les fondations de cette
société depuis plusieurs décades et ce qui trouble le plus l’analyste
extérieur que je suis, c’est l’absence d’une discursive constructive
qui permette à la fois une prise de conscience sur les maux dont
souffre notre patient, mais plus fondamentalement une prise de
conscience sur la nécessaire médication qu’il faut instituer.
L’absence de discours n’est pas simplement un manque, mais c’est un
manque significatif, une faiblesse de capacité des intellectuels de ce
pays de prendre en main la production d’une rhétorique active. Platon
dans le livre VI de La République, déclarait, « […] les meilleurs
gardiens de la cité doivent être des philosophes » . Ce fut peut-être
vrai dans le contexte de la société grecque antique, mais aujourd’hui
en Haïti, c’est, de mon point de vue, le sociologue qui doit jouer ce
rôle fondamental dans la cité. Cela m’amène à me poser la question sur
le discours sociologique en Haïti et sa relation avec la société
haïtienne. Mais pour qu’il y ait un discours sociologique faut-il
encore qu’il y ait une sociologie haïtienne et un sociologue. Où se
cache le sociologue haïtien ?

Une sociologie sans sociologue et sans discours sociologique

La sociologie n’est pas simplement une discipline qui étudie les
phénomènes sociaux, elle est un discours sur la société, pour la
société. Elle est non pas simplement une science du social, mais, dans
le contexte d’un pays tel qu’Haïti, elle est fondamentalement une
science du changement social, elle doit exister pour accompagner la
société dans ses difficiles mutations, plus particulièrement dans le
contexte actuel de la globalisation qui a enveloppé l’avenir
d’’incertitudes. Au-delà de sa fonction de production d’analytique des
maux sociaux, elle doit sortir de sa prison heuristique pour devenir
une science de l’activisme social, une science pour le public non des
intellectuels et des étudiants, mais du grand public. Elle met le mal
à plat, décrit les symptômes; telle Cassandre, elle annonce les
catastrophes sociaux à venir, mais surtout elle aide à trouver la voie
à suivre pour sortir de l’impasse. Cela ne veut pas dire que le
sociologue détient la science de lire l’avenir, mais simplement la
lecture des signes sociaux non seulement indique le présent mais
permet de déceler les tendances de l’avenir. Elle avertit le public
des conséquences de certains choix collectifs, mais aussi elle
accompagne la construction d’une opinion publique. En ce sens je ne
peux concevoir la sociologie autrement qu’active et publique. La
sociologie haïtienne est encore balbutiante. Ce balbutiement n’est pas
uniquement accidentel, mais je crois qu’elle est la cause de deux
phénomènes. La sociologie n’a pas encore fait preuve de sa valeur et
de son utilité pour la société haïtienne. Il suffit de constater que
les sociologues haïtiens sont quasi absents des espaces qu’ils
devraient occuper. C’est le cas notamment du secteur du développement
en Haïti qui est très largement dominé par les juristes et les
agronomes. La sociologie en Haïti ne sert pas la société haïtienne
comme elle le devrait car la sociologie devrait définir, promouvoir et
informer (par ses analyses) le dialogue et le débat public.

Une formation inadaptée aux besoins de la société haïtienne

De mon point de vue, l’obstacle majeur de l’émergence d’une discursive
sociologique active et publique, c’est la (mal)-formation des jeunes
sociologues de la faculté des Sciences sociales de l’Université d’État
d’Haïti. Cette université ne forme pas des sociologues, elle forme des
détenteurs de certificats en sociologie. Ces certificats témoignent du
fait que leurs détenteurs ont passé quatre années bon an mal an sur
des bancs universitaires. Les connaissances sociologiques produites à
la FASH sont fragmentées et hors contexte. Les étudiants apprennent à
lire les théories de Max Weber mais ont du mal à lire leur propre
société. Ils peuvent très certainement réciter des passages des textes
de Bourdieu, mais ils ne peuvent pas utiliser les outils conceptuels
et épistémologiques bourdieusiens dans le contexte haïtien. La faculté
enseigne la sociologie, mais ne forme pas de sociologues capables de
jouer un rôle dans la société haïtienne, probablement parce que
l’université en Haïti comme d’ailleurs les institutions de formation
en générale (du kindergarden au diplôme universitaire) injecte une
quantité de connaissances sans une mission, sans une vision, sans un
objet. Je vois deux causes à un tel phénomène. Il y en probablement
plus, mais je m’attarderais uniquement sur celles-ci.

(i) Le système universitaire haïtien reproduit la
structure des pouvoirs qui est transversale dans la société haïtienne.
Ce que j’entends par là, c’est que les personnes en charge de la
formation des jeunes sociologues n’adoptent pas une pédagogie qui
favorise l’émergence d’une classe de sociologues capable de faire face
aux défis imposés par une réalité complexe. Les professeurs et
l’université de manière générale reproduisent un système mandarinal.
Dans un tel système, les professeurs comme détenteurs de la
connaissance-pouvoir maintiennent leurs étudiants dans une position
d’ignorance qui perpétue le pouvoir du professeur comme le maître
absolu de la discipline. Dit autrement, les professeurs de la FASH
n’ont pas d’intérêt à former des étudiants pour que ceux-ci deviennent
de bons sociologues car cela leur ferait perdre un pouvoir hégémonique
sur la discipline. Les professeurs d’université (s’ils font leur
travail correctement) sont censés former des étudiants plus critiques
vis-à-vis des situations qui posent problèmes, plus conscients des
problématiques de leur environnement, et plus réflexifs.

(ii) L’université a une fonction limitée qui est de
délivrer un certificat d’enseignement à des étudiants. La FASH ne
forme pas de sociologues comme je l’ai dit précédemment. Une société
malade telle que la société haïtienne, a besoin de sociologues pouvant
non seulement identifier la maladie, mais qui soient aussi
suffisamment impliqués dans l’action sociale pour participer
activement dans l’accompagnement de celle-ci dans la voie de la
guérison. Mais le défi le plus important pour les sociologues et la
faculté des sciences sociales en général, c’est de faire une rupture
épistémologique avec les cadres d’analyse sociologique issus des
traditions occidentales pour développer un corpus scientifique opérant
et pertinent pour le contexte socio-historique haïtien ; c’est-à-dire
construire une sociologie haïtienne. Une sociologie dans laquelle on
peut lire la dimension socio-historique du sociologue ; une sociologie
qui soit le reflet renvoyé de la société haïtienne.

Le sociologue dans le contexte de rareté des ressources
socioéconomiques

Le contexte du chômage, de rareté des ressources sociales et
économiques a mis le sociologue haïtien dans une situation qui le
détourne de sa fonction morale vis-à-vis de la société haïtienne.
Comme tout un chacun, il cherche une activité professionnelle qui lui
permette de nourrir sa famille. Le secteur du développement qui est
certainement aujourd’hui l’un des grands secteurs créateurs d’emplois,
absorbe les sociologues dans diverses fonctions. Ils deviennent des
experts dans un champ particulier. Bien que ces expertises permettent
le développement de l’institution-employeur, elles ne servent pas la
société. Les professeurs de sociologie passent leur temps à fournir
des services, des consultations pour l’État ou les autres agences de
développement, mais s’éloignent de leur public, en particulier de
leurs étudiants. Nombreux sont ceux qui volontairement utilisent leurs
étudiants comme main-d’œuvre dans des recherches notamment
quantitatives, mais ils ne mettent pas en place les conditions pour au
moins en faire de bons sociologues professionnels. Il y a quelques
années je travaillais avec des étudiants de fin de cycle en sociologie
sur un projet de développement communautaire en milieu rural. Je fus
extrêmement surpris de constater que ces étudiants qui discutaient de
textes sociologiques, ne comprenaient pas l’importance de la quasi
disparition du cochon créole dans l’économie paysanne. La chose qui me
frappe le plus, c’est très certainement le fait que ces étudiants de
sociologie sont de manière générale incapables de comprendre les
dynamiques sociales qui caractérisent leurs communautés urbaines et
rurales. L’impact de la méconnaissance de ces étudiants est plus
important que ce qu’il n’y paraîtrait car en étant incapables de
comprendre les réalités sociologiques des communautés pauvres et
vulnérables qui dominent le paysage social haïtien, ils s’excluent de
l’espace du discours public et renforcent, sans le savoir, l’hégémonie
d’un discours construit par les développeurs étrangers qui acquièrent
de fait une autorité et une légitimité dans l’application de solutions
exogènes, mais aussi dans l’identification des problèmes indigènes.
Cela signifie clairement que l’université contribue à la dégradation
de la situation en mettant sur le marché de l’emploi, notamment
l’emploi dans le secteur du développement, des citoyens mal formés et
potentiellement dangereux pour les communautés fragilisées et
vulnérables. Je dis potentiellement dangereux car l’ignorance est une
arme redoutable. La politique du ventre empêche l’émergence d’une
classe de citoyens critiques et réflexifs, capables de mettre en
marche des actions de transformation sociale à travers l’activisme
social. Les jeunes sociologues pressés par les préoccupations d’ordre
domestique n’ont pas le temps d’être des sociologues. La politique du
ventre domine l’intellect, et le discours devient une rhétorique bon
marché, construite sur des platitudes, des filaments idéologiques et
des lieux communs. Les discours dominants ne cherchent pas à analyser
un problème et à proposer une solution, mais plutôt à utiliser la voix
et la connaissance (même médiocre) pour « acheter » des écoutes et
donc augmenter le pouvoir pour soi. Autrement dit, on ne parle pas
pour construire et dialoguer mais on parle pour se faire entendre et
avoir accès à des ressources politiques, sociales et économiques.

Les défis pour les sociologues haïtiens

La sociologie haïtienne est encore à inventer. Le sociologue haïtien
est encore en devenir. La société haïtienne a besoin d’experts locaux
pour lui parler et dialoguer afin de trouver des solutions qui
facilitent le changement social et le développement. Il ne peut y
avoir d’action sociale sans, au préalable, une réflexion méthodique et
rigoureuse sur les problèmes. L’action doit être pensée avant
d’exister concrètement et, pour moi, c’est aujourd’hui ce qui manque
en Haïti.

La sociologie publique : définition

La sociologie publique implique une double voie. Le sociologue éduque
le public qui, à son tour, éduque le sociologue. Ce dernier génère des
débats sur les questions importantes qui concernent la société. Dans
le contexte actuel, les problèmes auquels fait face Haïti sont non
seulement nombreux mais aussi complexes. Mais la situation actuelle
n’est pas le résultat de la crise de 2004, elle est le résultat de
plusieurs décades de déclin et de solutions inadéquates proposées par
des politiciens foncièrement démagogues et les développeurs des
agences internationales qui ne comprennent Haïti qu’au travers de
leurs lunettes discriminantes. Les discours de la place publique sont
contre l’opinion publique, car ces discours, au lieu de porter la
lumière sur les situations problématiques, tendent à les rendre plus
opaques. La sociologue publique est la conscience de la société. Il ou
elle est un activiste qui participe pleinement au changement social
qui est une condition sine qua non du développement.

Conclusion

La société ne peut pas trouver seule des solutions. Pour paraphraser
Platon, je dirais que la cité a besoin d’un sociologue qui reflète ses
maux, qui aide le public à se former une opinion sur les phénomènes
sociaux ; d’un sociologue qui sache et qui accepte d’apprendre
constamment de son public (qu’il soit lettré ou illettré) ; des
membres de sa communauté. Les sociologues haïtiens et notamment les
jeunes qui sortent de l’université d’État d’Haïti doivent réapproprier
l’espace du dialogue et des débats qui est présentement entre les
mains de politiciens et de quelques responsables d’organisations de la
société civile et de nombreux développeurs étrangers. Ces sociologues
doivent articuler les nécessités du ventre et les besoins de leur
société. Je suis conscient que les salaires attractifs donnés par les
organisations internationales offrent de nombreux avantages, mais ces
organisations demandent en retour obédience à leur univers
institutionnel. Dit autrement, en entrant dans l’antre du diable,
l’individu doit abandonner son âme. En discutant avec de nombreux
professionnels haïtiens, je me suis rendu compte que ceux-ci vivent en
suspens entre deux univers. D’un côté en tant que professionnel, ils
ressentent l’incongruité de leur situation et très souvent la distance
qui existe entre les actions de leur employeur (agences de
développement) et les nécessités de ce pays. Prisonnier des conditions
imposées par le ventre, ils n’osent pas dialoguer et négocier avec
l’employeur des solutions qu’ils pensent plus adaptées à leur société.
Cependant, dans le discours, ils développent une rhétorique
révolutionnaire qui révèle un nationalisme presque raciste ou encore
ils produisent un discours critique contre les discours et les
pratiques dominants. Leur action sociale demeure du domaine de la
rhétorique et n’a pas d’impact sur le terrain des réalités
sociologiques. Le résultat, ce sont des contradictions internes
difficilement gérables qui produisent de la frustration et une forme
de violence contre soi.

1*Trad. Robert Bacou, Paris, Garnier-Flammarion, 1966.

Lee Chance
Analyste social
lchance@xxxxxxxxxxx
LE MATIN mardi 6 novembre 2007

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