Haïti-Duvalier-Cinquantenaire



Haïti-Duvalier-Cinquantenaire

Pour l’histoire nous reproduisons une lettre mémorable adressée à
François Duvalier par l’écrivain Jacques Stephen Alexis, un an avant
sa mort en 1961
Le célèbre auteur de "Compère Général Soleil" s’inquiétait du
resserrement de l’étau autour de sa personne tout en renvoyant au
futur Président à vie, à travers un diagnostic subtile et sarcastique,
l’image hideuse de son régime autoritaire

samedi 22 septembre 2007,

Radio Kiskeya



Pétion Ville, le 2 juin 1960

À son Excellence

Monsieur le Docteur François Duvalier

Président de la République

Palais National

Monsieur le Président,

Dans quelque pays civilisé qu’il me plairait de vivre, je crois
pouvoir dire que je serais accueilli à bras ouverts : ce n’est un
secret pour personne. Mais mes morts dorment dans cette terre ; ce sol
est rouge du sang de générations d’hommes qui portent mon nom ; je
descends par deux fois, en lignée directe, de l’homme qui fonda cette
patrie, aussi j’ai décidé de vivre ici et peut-être d’y mourir. Sur ma
promotion de vingt-deux médecins, dix-neuf vivent en terre étrangère.
Moi, je reste, en dépit des offres qui m’ont été et me sont faites.
Dans bien des pays bien plus agréables que celui-ci, dans bien des
pays où je serais plus estimé et honoré que je ne le suis en Haïti, il
me serait fait un pont d’or, si je consentais à y résider.. Je reste
néanmoins.

Ce n’est certainement pas par vaine forfanterie que je commence ma
lettre ainsi, Monsieur le Président, mais je tiens à savoir si je suis
ou non indésirable dans mon pays. Je n’ai jamais, Dieu merci, prêté
attention aux petits inconvénients de la vie en Haïti, certaines
filatures trop ostensibles, maintes tracasseries, si ce n’est les
dérisoires avanies qui sont le fait des nouveaux messieurs de tous les
pays sous-développés. Il est néanmoins naturel que je veuille être
fixé sur l’essentiel.

Bref, Monsieur le Président, je viens au fait. Le 31 mai, soit avant-
hier soir, au vu et au su de tout le monde, je déménageais de mon
domicile de la ruelle Rivière, à Bourdon, pour aller m’installer à
Pétion Ville. Quelle ne fut pas ma stupéfaction d’apprendre que le
lendemain de mon départ, soit hier soir, mon ex-domicile avait été
cerné par des policiers qui me réclamaient, à l’émoi du quartier. Je
ne sache pas avoir des démêlés avec votre Police et de toutes façons,
j’en ai tranquillement attendu les mandataires à mon nouveau domicile.
Je les attends encore après avoir d’ailleurs vaqué en ville à mes
occupations ordinaires, toute la matinée de ce jourd’hui 2 juin.

Si les faits se révélaient exacts, je suis assez au courant des
classiques méthodes policières pour savoir que cela s’appelle une
manœuvre d’intimidation. En effet, j’habite à Pétion Ville, à
proximité du domicile de Monsieur le Préfet Chauvet. On sait donc
vraisemblablement où me trouver, si besoin réel en était. Aussi si
cette manœuvre d’intimidation, j’ai coutume d’appeler un chat un chat,
n’était que le fait de la Police subalterne, il n’est pas inutile que
vous soyez informé de certains de ces procédés. Il est enseigné à
l’Université Svorolovak dans les cours de technique anti-policière,
que quand les Polices des pays bourgeois sont surchargées ou
inquiètes, elles frappent au hasard, alors qu’en période ordinaire,
elles choisissent les objectifs de leurs coups. Peut-être dans cette
affaire ce principe classique s’applique-t-il, mais Police inquiète ou
non, débordée ou non, je dois chercher à comprendre l’objectif réel de
cette manœuvre d’intimidation.

Je me suis d’abord demandé si l’on ne visait pas à me faire quitter le
pays en créant autour de moi une atmosphère d’insécurité. Je ne me
suis pas arrêté à cette interprétation, car peut-être sait-on que je
ne suis pas jusqu’ici accessible à ce sentiment qui s’appelle la peur,
ayant sans sourciller plusieurs fois regardé la mort en face. Je n’ai
pas non plus retenu l’hypothèse que le mobile de la manœuvre policière
en question est de me porter à me mettre à couvert. J’ai en effet
également appris dans quelles conditions prendre le maquis est une
entreprise rentable pour celui qui le décide ou pour ceux qui le
portent à le faire. Il ne restait plus à retenir comme explication que
l’intimidation projetée visant à m’amener moi-même à restreindre ma
liberté de mouvement. Dans ce cas encore, ce serait mal me connaître.

Tout le monde sait que pour qu’une plante produise à plein rendement,
il lui faut les sèves de son terroir natif. Un romancier qui respecte
son art ne peut être un homme de nulle part, une véritable création ne
peut non plus se concevoir en cabinet, mais en plongeant dans les
tréfonds de la vie de son peuple. L’écrivain authentique ne peut se
passer du contact journalier des gens aux mains dures – les seuls qui
valent d’ailleurs la peine qu’on se donne – c’est de cet univers que
procède le grand œuvre, univers sordide peut-être mais tant lumineux
et tellement humain que lui seul permet de transcender les humanités
ordinaires. Cette connaissance intime des pulasations de la vie
quotidienne de notre peuple ne peut s’acquérir sans la plongée directe
dans les couches profondes des masses. C’est là la leçon première de
la vie et de l’œuvre de Frédéric Marcelin, de Hibbert, de Lhérisson ou
de Roumain. Chez eux, les gens simples avaient accès à toute heure
comme des amis, de même que ces vrais mainteneurs de l’haïtianité
étaient chez eux dans les moindres locatis des quartiers de la plèbe.
Mes nombreux amis de par le vaste monde ont beau s’inquiéter des
conditions de travail qui me sont faites en Haïti, je ne peux renoncer
à ce terroir.

Egalement, en tant que médecin de la douleur, je ne peux pas renoncer
à la clientèle populaire, celle des faubourgs et des campagnes, la
seule payante au fait, dans ce pays qu’abandonnent presque tous nos
bons spécialistes. Enfin, en tant qu’homme et en tant que citoyen, il
m’est indispensable de sentir la marche inexorable de la terrible
maladie, cette mort lente, qui chaque jour conduit notre peuple au
cimetière des nations comme les pachydermes blessés à la nécropole des
éléphants. Je connais mon devoir envers la jeunesse de mon pays et
envers notre peuple travailleur. Là non plus, je n’abdiquerai pas.
Goering disait une fois quand on cite devant lui le mot culture, il
tire son révolver ; nous savons où cela a conduit l’Allemagne et
l’exode mémorable de la masse des hommes de culture du pays des
Niebelungen. Mais nous sommes dans la deuxième moitié du XXème siècle
qui sera quoiqu’on fasse le siècle du peuple roi. Je ne peux
m’empêcher de rappeler cette parole fameuse du grand patriote qui
s’appelle le Sultan Sidi Mohamer Ben Youssef, parole qui illumine les
combats libérateurs de ce siècle des nationalités malheureuses. " Nous
sommes les enfants de l’avenir !", disait-il de retour de son exil en
relevant son pitoyable ennemi, le Pacha de Marrakech effondré à ses
pieds. Je crois avoir prouvé que je suis un enfant de l’avenir.

La limitation de mes mouvements, de mes travaux, de mes occupations,
de mes démarches ou de mes relations en ville ou à la campagne n’est
pas pour moi une perspective acceptable. Je tenais à le dire. C’est ce
qui vaut encore cette lettre. J’en ai pris mon parti, car la Police,
si elle veut, peut très bien se rendre compte que la politique des
candidats ne m’intéresse pas. La désolente et pitoyable vie
politicienne qui maintient ce pays dans l’arriération et le conduit à
la faillite depuis cent cinquante ans, n’est pas mon fait. J’en ai le
plus profond dégoût, ainsi que je l’écrivais, il y a déjà près de
trois ans.

D’aventure, si, comme en décembre dernier, la douane refuse de me
livrer un colis – un appareil de projection d’art que m’envoyait
l’Union des Ecrivains Chinois et qu’un des nouveaux messieurs a
probablement accaparé pour son usage personnel -, j’en sourirai. Si je
remarque le visage trop reconnaissable d’un ange gardien veillant à ma
porte, j’en sourirai encore. Si un de ces nouveaux messieurs heurte ma
voiture et que je doive l’en remercier, j’en sourirai derechef.
Toutefois, Monsieur le Président, je tiens à savoir si oui ou non on
me refuse le droit de vivre dans mon pays, comme je l’entends. Je suis
sûr qu’après cette lettre, j’aurai le moyen de m’en faire une idée.
Dans ce cas, je prendrai beaucoup mieux les décisions qui s’imposent à
moi à la fois en tant que créateur, médecin, homme et citoyen.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes
salutations patriotiques et de mes sentiments distingués.

Jacques Stephen Alexis

P.S Ecrivain de renommée internationale et secrétaire général du Parti
de l’Entente Populaire (PEP, marxiste-léniniste), Alexis fut exécuté
au Fort Dimanche en 1961 dans des conditions jusqu’ici non élucidées.
En compagnie de ses trois camarades, Guy Béliard, Max Monroe et Hubert
Dupinouillé, il fut capturé, torturé et mis à mort à la suite d’une
tentative d’invasion.

Le groupe était arrivé vers le 17 avril 1961 au Môle Saint-Nicolas
(Nord-Ouest) à bord d’un petit bateau en provenance de Cuba.

.



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