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Éditorial LE MATIN du 11 août 2006



Toutes affaires cessantes



Par Claude Moise
claudemoise@xxxxxxxxxxxxxxxx


Rien à faire, on ne sort pas de l'obsession sécuritaire. S'il en
était besoin, on se rendrait compte à quel point la guerre imposée
par les gangs armés depuis plus de deux ans paralyse la vie nationale.
Sans doute, des projets sont annoncés, de grandes initiatives sont
lancées, les perspectives de la continuation de la coopération
internationale sont encourageantes. Sur le plan politique, la nouvelle
équipe dirigeante sortie des dernières élections générales s'en
tient à la concertation avec les principaux partis sur les grandes
questions d'intérêt national. Pourtant, le sentiment est fort et
persistant que rien n'avance, tant est fragile le lien social qui
tient encore lieu d'appartenance au pays, tant est hasardeux pour le
simple citoyen le fait de vaquer à ses occupations, tant est
angoissante l'incertitude d'un avenir dont l'horizon se redessine
au jour le jour. Tout le monde en parle, que dis-je ! l'opinion
publique est de plus en plus exaspérée, angoissée face à l'audace
criminelle des groupes armés dont on n'arrive pas à démêler le
caractère mafieux de leurs actions des motivations proprement
politiques.


C'est un sentiment d'urgence qui gagne tous les milieux. La presse
est emplie des cris d'angoisse des victimes et de ceux de tous les
citoyens qui se sentent menacés par la violence aveugle. À
l'occasion des funérailles de l'entrepreneur Bernard Blanc et de
son fils de deux ans, Giovani, assassinés le 3 août à Pétion-Ville
(Place Boyer, là où se trouve en permanence une patrouille de la
Minustah), l'Association nationale des médias haïtiens l'ANMH a
tenu à marquer le coup en exprimant ses vives préoccupations et en
saluant la mémoire de toutes les victimes, trop nombreuses de
l'insécurité galopante. Elle appelle les autorités légitimes à
adopter des dispositions spéciales et urgentes pour neutraliser les
gangs armés dont on ne saurait plus douter des visées
déstabilisatrices.


Les chambres législatives en sont elles- mêmes remuées qui veulent
recourir aux instruments constitutionnels pour forcer l'Exécutif à
des actions plus concrètes et plus convaincantes. Il est même
question d'interpellation au cas où les démarches de membres de la
Chambre basse n'aboutissent pas. Disons tout de suite
qu'interpellation n'est pas synonyme de retrait de la confiance
accordée au gouvernement. Elle évoque cependant le caractère
dramatique que prend l'insécurité aux yeux des élus. La
déclaration du président Préval de ce 9 août explicitant sa
position quant à la conduite à tenir vis-à-vis des gangs armés, de
ceux de Cité Soleil en particulier, semble aller dans la bonne
direction. La population a besoin de sentir que la fermeté est aux
commandes. Les précédents propos attribués au chef de l'État sur
la recherche de solution négociée pour avoir la paix ne peuvent avoir
qu'un effet démobilisateur s'ils ne sont pas accompagnés d'une
condamnation ferme des crimes odieux et de mises en garde musclées.
Les gens ne comprennent pas que l'on se soucie des dommages
collatéraux lorsque les criminels opèrent avec cruauté et
aveuglement, atteignant sans considération les petites gens.


On ne saurait prétendre refonder une nation - l'objectif de tout
le mouvement social des années quatre-vingt - dans un tel contexte.
Cependant il faut y aller. Les 8 millions d'habitants qui peuplent le
territoire ne peuvent pas émigrer. Il faut qu'ils trouvent le moyen
d'accommoder leur existence et leur survie, que l'État exerce ses
fonctions essentielles, à commencer par la protection des vies et des
biens. Ces 8 millions ne constituent pas une masse informe sur laquelle
on applique des recettes. Ils sont géographiquement répartis,
socialement organisés et culturellement situés. Selon que l'on vit
dans une grande agglomération ou sur une habitation d'une section
communale, que l'on soit paysan ou entrepreneur, ouvrier ou
professionnel, l'organisation du quotidien et la projection sur
l'avenir se posent différemment.


Si faible que soit l'État, il façonne la nation et il dispose de la
légitimité. Celle que lui confère sa fonction, celle qu'il
acquiert par l'accession de dirigeants élus, celle qu'il est
destiné à renforcer dans l'exercice de sa fonction. Il ne suffit
pas de constater que l'État est faible, de le clamer partout, comme
ceux qui, en parlant d'Haïti, croient devoir toujours y accoler en
apposition : le pays le plus pauvre de l'hémisphère. Il ne convient
pas de le répéter comme pour stigmatiser ses dirigeants et d'en
faire un argument politique d'opposition. Il n'est pas non plus
question de s'en accommoder comme pour justifier l'inaction et la
passivité. L'effondrement de l'autorité de l'État, son absence
constituent un danger pour tous les citoyens. Son redressement, son
renforcement démocratique appellent la contribution de tous ceux qui y
ont intérêt. Il s'agit alors de rechercher et de trouver les
meilleurs moyens de le normaliser, de le refonder même. Dans cette
tâche, le gouvernement a la responsabilité première. Et les
parlementaires font leur travail en l'interpellant, en le critiquant
même sur les dispositions prises. En faisant des propositions. Il
n'y a pas que les institutions étatiques.


À tous ceux qui, aujourd'hui et demain, comme hier, assument la
tâche de diriger l'État, à toutes les organisations politiques et
associatives comme à tous les citoyens, une même question est posée
depuis des décennies, à laquelle il faut réfléchir et y répondre
toutes affaires cessantes : Comment redresser l'État et refonder la
nation ? Ce qui dans les circonstances nous ramène à la question de
la sécurité pour tous, de la paix sociale, de l'harmonie
citoyenne...


vendredi 11 août 2006


© 2006 Le matin

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