BOURJOLLY Honneur Quand Tu Nous Tiens



Copie d'un message reçu :
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À propos de Zidane, Diouf, Alexis et bien d'autres
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Honneur, quand tu nous tiens!



Par Jean-Marie Bourjolly



Dans l'actualité récente, trois incidents que, dans certains
milieux, l'on a présentés comme des d'affaires de dignité et
d'honneur, ont retenu mon attention. Je relève, avant le coup de
tête de Zidane au défenseur italien, les protestations indignées
d'anciens ministres et hauts fonctionnaires haïtiens jugés
indésirables au Canada parce que soupçonnés, semble-t-il, de
complicité de crimes contre l'humanité, et le refus du gouvernement
canadien de présenter des excuses à Abdou Diouf suite à sa fouille
au corps. « C'est mon honneur qui est sali ... Je tiens à ce que le
Canada s'excuse publiquement auprès de moi et auprès de la population
haïtienne », a déclaré Jacques-Édouard Alexis, ancien premier
ministre du président Préval, alors qu'il était pressenti pour
être premier ministre à nouveau. Si la protestation du premier
ministre pressenti a eu quelque écho au Canada, celle de l'ancien
ministre de la Santé, en revanche, a été, à ma connaissance,
totalement ignorée par la presse d'ici : « Monsieur l´Ambassadeur
[du Canada], Aujourd´hui, vous me mettez dans l´obligation, pour
défendre ma probité, mon honneur et ma dignité, de vous écrire
cette lettre ouverte. » Dans le cas d'Abdou Diouf, ancien
président, c'est le gouvernement de son pays, par la voix de son
ministre des Affaires étrangères, qui a qualifié l'incident de «
grave » et exigé des excuses « sincères et publiques ». Petit
problème en passant : comment évalue-t-on la sincérité des excuses
présentées par un gouvernement étranger... quand excuses il y a ? La
petite histoire rapporte qu'un président d'Haïti du XIXe siècle,
sommé de présenter des excuses à un commerçant allemand malmené
par la police sous peine d'exposer la capitale à un bombardement,
aurait roulé le capitaine de la canonnière en disant « Je vous
excuse » plutôt que « Je vous prie de m'excuser ».
L'ambassadeur d'Allemagne n'a pas insisté, jugeant qu'il avait
affaire à un inculte, et le président a pu se dire après François
Ier : « Tout est perdu, fors l'honneur ». Pour en revenir à
Zidane, Dany Laferrière disait hier sur les ondes de Radio-Canada : «
La dignité, c'est justement le geste de Zidane pour récupérer un
peu de son honneur. » Bigre !

En mettant bout à bout ces trois affaires, je me suis demandé si, de
nos jours, les blessures d'honneur et de dignité n'étaient pas
avant tout l'affaire de personnes originaires de ces pays autrefois
qualifiés de sous-développés. Puis je me suis mis à recenser les
expressions toutes faites qui contiennent le mot honneur. Les tableaux
d'honneur de mon enfance n'existent plus, ce qui est bien dommage.
Sauf peut-être, justement, dans quelques pays moins développés.
Éliminés au nom du respect et de la protection des renseignements
personnels. Tomber au champ d'honneur : imagine-t-on un lecteur
télé du service des nouvelles dire du soldat Joe Blow qu'il est
tombé au champ d'honneur au Vietnam ou en Irak ? Dans des pays tels
que le Pakistan, la Jordanie, le Yémen, et bien d'autres, derrière
les crimes dits d'honneur se cachent des infamies sans nom. On se
demande quel honneur et quel courage il peut bien y avoir à violer une
femme ou à l'assassiner. « - Honneur ! - Respect ! » :
formules de salutation traditionnelles dans les campagnes
haïtiennes...

Une analyse sommaire, sans prétention de rigueur scientifique, d'une
collection de citations du mot honneur disponible sur internet*
révèle que peu d'entre elles sont récentes. Comme si, de nos
jours, il était devenu hors de propos de parler d'honneur. Dans
l'ensemble, elles ne manquent pas d'être édifiantes, cependant.
Cervantés : « Mon honneur m'est plus cher que ma vie. » On ne
s'en étonnera pas. Don Quichotte n'est-il pas le modèle le plus
achevé du chevalier au noble c?ur ? Et l'Espagne des XVIe et XVIIe
siècles n'était-elle pas, avec la France, la patrie du point
d'honneur ? Dans la nouvelle The point of honour de Somerset Maugham,
un hidalgo sévillan, le meilleur tireur de l'Andalousie, raconte à
un visiteur britannique horrifié comment une personne de sa
connaissance - lui-même, sans doute - avait délibérément
provoqué en duel, pour ensuite le tuer, un ami de sa femme simplement
parce qu'il s'imaginait que d'autres le soupçonnaient d'être
son amant. Crime d'honneur, donc. D'autant plus terrible que
lui-même ne croyait pas à l'infidélité de sa femme. Et celle-ci,
à qui il avait annoncé ses intentions, s'était refusée à
conseiller à son ami de s'éloigner avant la provocation : « Je
l'aime trop pour lui demander de s'enfuir comme un lâche. Comment
pourrait-il faire face à la vie s'il lui arrivait de perdre son
honneur ? » (la traduction est mienne). Cette histoire, Maugham la
situait selon toute vraisemblance au début du XXe siècle. Le roman
haïtien Séna date aussi de cette époque : « Je vous conseille de
vous surveiller, sans cela vous vous attirerez les pires
désagréments, car vous allez dans un pays [la France] où il existe
une chose dont vous n'avez pas une idée et pour laquelle on sacrifie
sa vie sans sourciller ; cela s'appelle le point d'honneur ! » Il
n'est peut-être pas sans intérêt de contraster cette façon de
voir avec celle-ci, attribuée à Sartre : « La patrie, l'honneur, la
liberté, il n'y a rien : l'univers tourne autour d'une paire de
fesses, c'est tout... » Provocation ? Autres temps, autre m?urs ?

Napoléon Bonaparte, cet arriviste qui avait plus à voir avec les
honneurs qu'avec l'honneur, a établi l'Ordre national de la
Légion d'honneur : « On appelle ça des hochets, je sais, on l'a
dit déjà. Et bien, j'ai répondu que c'est avec des hochets que l'on
mène les hommes. » Et Boris Vian, avec l'impertinence qu'on lui
connaît : « La Légion d'honneur de Lyon ? La rosette ! » Joli jeu
de mots. Si ma mémoire est bonne, Simone Signoret, dans La nostalgie
n'est plus ce qu'elle était, cite le ministre de la Culture de son
pays (Malraux ? Druon ?) ; il disait qu'il venait de « flanquer »
la Légion d'honneur à un groupe d'artistes. Alors on ne
s'étonnera pas que des décorations de la Légion d'honneur soient
en vente sur e-Bay. Après tout, le gendre du Président Grévy ne les
vendait-il pas au plus offrant ?



Depuis que Richelieu a interdit les duels (la France perdait presque
autant de ses chevaliers en duels que sur les champs de bataille), il
est devenu progressivement plus difficile d'obtenir réparation pour
son honneur outragé. De nos jours, cela passe par les tribunaux...
quand c'est possible. Et cela suppose beaucoup de temps et
d'argent. N'est-ce pas, Yves Michaud ? Quand on demande au ministre
des Affaires étrangères du Sénégal ce qu'il fera si le Canada
n'obtempère pas, il dit : « Nous en prendrons acte. » Que
voulez-vous qu'il fasse d'autre ? Et que voulez-vous que fasse un
citoyen étranger qui s'estime accusé injustement de complicité de
crimes contre l'humanité ? Lise Payette a gagné sa cause. Je crois
me rappeler qu'elle disait avoir entrepris son action en justice pour
que ses petits-enfants n'aient pas à la considérer comme une
personne malhonnête et qu'elle était prête à se contenter
d'excuses. Quant à Yves Michaud, il devra sans doute aller
jusqu'à la Cour suprême du Canada contre l'Assemblée nationale
du Québec. Dur, dur ! Léon Bloy : « Dans les questions d'honneur, il
n'y a de vrai et de décisif que les coups de pied au cul ! » C'est
pas Zidane qui dira le contraire.

Robert Foisy de Radio-Canada à qui on demandait si la provocation dont
Zidane aurait pu faire l'objet n'était pas condamnable elle aussi,
a répondu que non : « Peu importe. Un joueur de soccer se doit
d'avoir un minimum d'éthique quoi qu'il advienne » (je cite de
mémoire). Doit-on comprendre que l'insulte, quelle qu'en soit la
nature ou la gravité, ne tombe pas sous le coup de cette loi ? Si tel
est le cas, comment comprendre le mot éthique ? Au fond, provoquer
quelqu'un en jouant sur son sens de l'honneur pour qu'il sorte de
ses gonds, c'est reconnaître justement qu'il en a un, ce dont on
est peut-être soi-même dépourvu. C'est en somme, comme pour
l'hypocrisie, un hommage que le vice rend à la vertu. D'un autre
côté, résister à la provocation, ne pas faire le jeu de
l'adversaire, c'est aussi se montrer supérieur à lui. Si Zidane,
au lieu de se faire expulser, était parvenu à marquer un autre but ou
à aider les siens à gagner les tirs de barrage, il n'aurait sans
doute même plus eu envie de courir sus à l'autre. Aujourd'hui, la
France jubilerait, et L'Italie serait inconsolable. Si... Je sais.
C'est pourtant ce qu'a fait Salif Keita dans les années 70. Il a
d'abord battu Saint-Étienne sur le terrain avant de faire un bras
d'honneur aux officiels de son ancien club. Geste pour lequel il a
été suspendu. Comme quoi, le minimum d'éthique dont parle Foisy,
cela fait longtemps qu'il en prend pour son rhume. Et on ne dira pas
que Keita n'était pas un homme d'honneur, lui qui préféra
s'exiler à Valence plutôt que de prendre la nationalité française
comme on voulait l'y obliger.

L'honneur est une chose trop importante pour être laissée à
portée de gueule de ses adversaires. Ce n'est pas chose facile,
cependant, et je suis le premier à en convenir. Romain Gary se
félicitait d'avoir placé son honneur bien au-dessus de ce qu'il
appelait la morale du cul, mais son angoisse à l'idée d'être
déshonoré par la supercherie Emile Ajar a peut-être pesé lourd dans
sa décision de se suicider.



Jean-Marie Bourjolly

Montréal, le 11 juillet 2006



Ajout : Je viens de relire ce passage de La guerre de Troie n'aura
pas lieu où Hector, opposé à la guerre comme seuls savent l'être
les soldats parce qu'ils en connaissent le prix véritable, force
Busiris à « interpréter » les provocations des Grecs de façon à
préserver officiellement l'honneur de Troie et désarmer ainsi le
camp des va-t-en-guerre. Délicieux.





* (http://www.evene.fr/citations/mot.php?mot=honneur)

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