Haiti--Société-- Suite du débat Trouillot, Lucas, Nekita



Copie d'un message reçu :
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LE MATIN du 11 juillet 2006



Mise au point de Lyonel Trouillot



Je ne répondrai que sur ce que j'ai écrit dans l'article
commenté par Nekita et Rafaël Lucas. J'ai trop souvent déploré le
fait que la réflexion soit bloquée par la personnalisation des
débats généraux sur les pratiques sociales pour entrer dans le jeu
des accusations et défenses personnelles. J'ai en plus l'avantage
de ne connaître ni les conditions objectives d'existence de Rafaël
Lucas ni sa production intellectuelle. Je ne répondrai pas non plus
sur ce qui relève d'un certain nombre de vérités générales : la
dépendance, l'urgence de partir ressentie par des membres de toutes
nos classes sociales, l'autonomie relative de la conscience sociale
par rapport à l'origine.

J'ai dit, dans un texte, en définitive moins clair que je le voulais
(vanité, vanité, vanité), que les « enfants » de la moyenne et de
la petite bourgeoisie - je parle de ceux qui partent au lendemain de
leurs études secondaires acquérir une formation universitaire pour
revenir ensuite en Haïti, ceux que, pour parler créole, leurs parents
« envoient étudier à l'étranger » - ne sont pas nombreux à
s'intégrer, à leur retour, dans des expériences communautaires ou
politiques, ni à prendre le risque intellectuel de participer à
l'analyse sociétale. Il me semble que, dans leur grande majorité,
de retour en Haïti, ils s'enferment dans l'exercice de leur
profession et une vie privée conforme aux habitudes sociales de leur
milieu et à celles de la vie privée en Occident. Point n'est besoin
d'être voyant pour réaliser qu'ils n'ont pas créé, ou si peu,
d'associations, de clubs, de revues, de groupes de recherche,
d'associations communautaires. Et j'ai, dans mon article, fait
référence à une classe d'âge : celle qui n'a subi ni
l'influence du personnalisme chrétien ni celle du marxisme.
Indépendamment de ce qu'on pense de chacune de ces institutions, il
n'y a plus de rallye de Saint-Martial, plus d'association de jeunes
chrétiens radicaux, plus de parti communiste, plus d'espaces et de
structures pour l'expression d'une quête individuelle répondant
aux urgences du collectif. Je voulais attirer l'attention su ce
problème auquel la colère de monsieur Lucas ne change rien. Dans la
tranche des moins de quarante ans, quelles sont les origines sociales
du personnel politique, associatif, et des animateurs du débat social
?

Je n'ai pas parlé de la diaspora. On connaît d'ailleurs
l'intérêt de jeunes «scholars» et artistes haïtiano-américains
dont les parents, issus des couches populaires haïtiennes, ont
émigré vers l'Amérique du Nord, pour ce pays d'Haïti qu'ils
connaissent à peine mais qu'ils voudraient tant voir changer J'ai
plaisir à lire dans le texte de Nekita la reconnaissance d'un «
phénomène d'attitudes complaisantes, de manque de créativité et
de productivité ». Et je retiens cette donnée intéressante : la
difficulté pour les jeunes de trouver des cadres d'expression et
l'obligation de faire face aux contraintes du réel. Là, on parle du
réel, et cela souligne la nécessité non de geindre (un coup pour
moi) ni de se fâcher contre le plaignant (un coup pour monsieur Lucas)
mais de penser la reproduction de structures et de lieux d'exercice
et de développement de leur intérêt pour le social.

Une chose, enfin, me déplaît dans le texte de monsieur Lucas. Nous
n'avons pas « accumulé quelques désastres depuis quarante ans ».
Le désastre que les élites ont produit nous pète à la gueule depuis
quarante ans. Il faut, et ce n'est pas donner une leçon que de le
dire, faire le bilan de l'indifférence sociale, de l'injustice, de
l'utilisation de l'État pour reproduire l'exclusion et
l'exploitation. Indépendamment de nos parcours personnels, il y a
bien dans ce pays des « wòch nan dlo » et des « wòch nan solèy
». C'est justement parce que, et c'est là qu'est l'autruche,
nous ne l'avons pas suffisamment dit à nos enfants, pour qu'ils
changent cet état de fait, que le pire s'est installé.


mardi 11 juillet 2006

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