Haiti -- Corruption -- Les douanes de Miragoane



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Miragoâne, Haïti : Entre corruption et mesures de redressement
Pas moins de 45 000 dollars américains échapperaient chaque jour à
l'État
jeudi 15 juin 2006



Par Ladenson Fleurival

Envoyé spécial d'AlterPresse à Miragoane

(En partenariat avec l'Agence Monde noir)



Les bateaux qui accostent au port de Miragoâne dopent l'activité
économique de la capitale des Nippes. Mais stimulent aussi la
corruption et les malversations de toutes sortes.



Miragoane (Haïti), 15 juin 06 [AlterPresse] --- « Les marchandises et
colis sont sous facturés et les agences maritimes n'en certifient
qu'une partie sur les manifestes de dédouanement, affirme,
révolté, l'un des dix commissionnaires de douane chargés de
vérifier chaque arrivage au port de Miragoâne. Cela nous chagrine de
constater que des milliers de gourdes sont ainsi volées à l'État
à chaque débarquement ».

Brunel C. en sait quelque chose. La petite Tracker bleue qu'il a fait
venir de Miami ne valait officiellement que 1000 dollars US sur papier
alors qu'il l'avait payée plus de 3000 dollars quelques jours plus
tôt à Miami. « J'ai économisé plusieurs centaines de dollars »,
se félicite le pasteur protestant, pourtant très à cheval sur les
principes. « J'étais prêt à payer ce que je devais à l'État
mais les gens de la douane m'ont fait comprendre que c'était pour
rien. Je n'ai pas aimé ça mais si j'avais payé le vrai montant,
l'État n'en aurait jamais vu la couleur. Je ne suis pas plus fou
qu'un autre... »

Cette fois-là encore, l'État haïtien a perdu et quelques
fonctionnaires de douane ont gagné. À maintes reprises, les
commissionnaires disent avoir rencontré les responsables de
l'Administration générale des douanes (AGD) à Port-au-Prince afin
de mettre un terme à ces pratiques, qui privent l'État de revenus
substantiels. Sans résultat. « Toutes les décisions sont prises dans
les lignes hiérarchiques, et nous n'avons rien d'autre à faire
que de traîner dans le port, constatant avec impuissance les fraudes
qui s'apprêtent à devenir la règle dans la douane », dit Venor
Toussaint, commissionnaire de douane au port de Miragoâne.

Lui aussi assimile cet état de fait au manque de structure de
contrôle et à la connivence des autorités douanières et des agences
maritimes. Selon lui, la douane était mieux gérée sous la première
administration du président Préval et tout a dégénéré sous le
régime de Jean Bertrand Aristide. Sous le gouvernement de transition,
la situation aurait encore empiré : « Nous sommes dix
commissionnaires formés par l'État et notre tâche est d'assurer
la liaison entre les importateurs et la douane. Mais le système de
fonctionnement mis en place par l'actuelle administration réduit à
néant notre marge de man?uvre », explique-t-il.

Le commissionnaire n'est pas le seul à constater l'hémorragie des
recettes générées par le port de Miragoâne. Certains, comme Josué
Dorival, président du Syndicat des débardeurs de Miragoâne (SYDEM),
estiment que pas moins de 45 000 dollars américains échapperaient
chaque jour à l'État. Soit plus de 12 millions de dollars US
l'an, uniquement en comptant les jours ouvrables. Josué Dorival met
carrément en cause les autorités de Port-au-Prince quant au
dysfonctionnement de la douane locale : « L'Administration
générale des douanes, établie dans la capitale, confie souvent la
direction de celle de Miragoâne à des gens venus d'ailleurs. Leur
travail ne contribue guère à la performance, ni à la rentabilité de
l'institution. Le port constitue en lui-même une source de revenu
certaine pour Haïti mais la gestion fait pitié. Seulement dix pour
cent environ des produits importés sont vraiment inscrits sur les
manifestes ».

Pas étonnant que l'entreprise touche le fond. Un directeur a même
été transféré pour avoir exigé le prélèvement de taxes
régulières. D'autres accusent les autorités de faire fi des
compétences et d'accorder des postes à leurs proches, peu importe
leur compétence. Des allégations auxquelles refuse de répondre le
directeur de la Douane de Miragoâne, Fedler Jean Baptiste : « Je
regrette mais je ne suis pas autorisé à vous accorder d'entrevue,
dit-il. Adressez-vous à l'Administration générale des douanes à
Port-au-Prince... »

Installé dans son magnifique bureau de la capitale, Édouard Valès
Jean Laurent, le directeur en chef de l'Administration générale des
douanes, n'y va pas par quatre chemins pour convenir que la
corruption y est monnaie courante. « Partout dans ce pays il y a de la
contrebande, et les fraudeurs viennent de partout. Que ce soit à la
frontière haïtiano-dominicaine, à Miragoâne, au Cap-Haïtien, à
Saint-Marc ou aux Gonaïves, nous sommes confrontés au problème de la
contrebande. Tout le monde cherche à en profiter parce que les
structures et infrastructures ne répondent guère aux normes ».

Le directeur de l'AGD confie en revanche que certains travaux de
contrôle et d'évaluations sont entrain d'être effectués au port
de Miragoâne afin de combattre ce fléau. « Au niveau de
l'Administration, nous avons entrepris plusieurs voyages de
supervision durant les trois derniers mois au port de Miragoâne et un
directeur a été remercié. En janvier dernier, nous avons intercepté
un navire dans une affaire de corruption. Nous avons infligé au
propriétaire une amende de 3 800 000 gourdes et une deuxième de 500
000 gourdes pour cause de produits non déclarés. Ce n'est que
récemment que le navire a pu reprendre la mer », dit le directeur qui
entend combattre la corruption sous toutes ses formes.

L'AGD lutte aussi pour une plus grande rentabilité de ces
institutions. Quand nous sommes arrivés à la tête de l'AGD, les
recettes douanières se chiffraient à environ 56 000 000 de gourdes,
tous ports compris. Aujourd'hui, elles s'élèvent à un milliard
200 millions de gourdes par mois », s'exclame avec fierté le
directeur. Et de trois à quatre millions par mois, les taxes
collectées au port de Miragoâne sont passées à 10 000 000 de
gourdes, se félicite le grand patron des douanes des 15 ports, deux
aéroports et trois bureaux frontaliers d'Haïti depuis deux ans et
demi. Mais les ambitions de Édouard Valès Jean Laurent ne
s'arrêtent pas là. Un travail constant s'effectue actuellement
pour rendre les ports plus productifs. « Nous le répétons à qui
veut l'entendre, la douane doit être en mesure de doubler ses
recettes » clame le haut fonctionnaire.

Le SYDEM, qui existe depuis deux ans afin de défendre les intérêts
des quelque 400 débardeurs de Miragoâne, estime que les recettes du
port de Miragoâne sont, dans les faits, plus grandes encore. Toute
l'activité économique du 'waf', comme on le dit en créole,
permet à l'État de collecter environ 17 millions de gourdes par
mois »... Mais le président du SYDEM et le directeur général des
douanes s'accordent à reconnaître qu'avec de sérieux contrôles,
le port pourrait procurer beaucoup plus à l'État, environ 30 000
000 de gourdes le mois selon le directeur.

L'activité qu'il génère est en effet considérable. Installés
le long des rues étroites et bondées du centre-ville, détaillants et
grossistes offrent aux passants la multitude de leurs produits :
chaussures, vêtements, ustensiles de cuisine, matériel électronique,
appareils électriques, meubles pour maison. Il s'agit en grande
partie de produits de seconde main provenant de la Floride - et
exportés par des Haïtiens vivant à Miami - et que les consommateurs
et revendeurs s'arrachent comme s'il s'agissait de petits « pate
cho ».

L'image renvoyée par le port de Miragoâne qui accueille 3 à 4
bateaux par semaine, aurait aussi des conséquences sur la contrebande
des armes de poing, dont plusieurs seraient cachées dans les voitures
et les milliers de boîtes de 'pèpè' (biens divers usagés)
importées de Miami. « Les structures de contrôles sont complètement
absentes, malgré la présence de la mairie, du commissariat de police
et de l'Autorité portuaire nationale (APN) », se désole le
commissionnaire Venor Toussaint. Il n'a peut-être pas tout à fait
tort. Les quelque 170 000 armes de poing illégales qui, selon
plusieurs organismes internationaux dont Oxfam, circulent sous le
manteau en Haïti doivent bien venir de quelque part...

Le directeur des douanes ne dit pas le contraire. « Nous sommes
conscients que la contrebande est très forte et je ne vais pas nier ce
fait , dit-il, citant cite le cas de l'aéroport international
Toussaint Louverture, où les douaniers interceptent régulièrement
des armes illégales et de la drogue, cachées à l'intérieur des
produits en apparence inoffensifs. Mais nous faisons beaucoup
d'efforts pour lutter contre cette pratique. Quand nous rencontrons
des cas, nous sévissons ». [lf rc apr 24/05/2006 21 :00]

Ce reportage a été rendu possible grâce à la contribution de
l'Organisation internationale de la Francophonie et de l'Agence
Monde noir.

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