Haïti La survie devant soi
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- Date: Tue, 25 Apr 2006 09:58:08 -0700
Haïti La survie devant soi
25 avril 2006
Jean-Hébert ARMENGAUD
Près d’Anse Rouge, sur la côte ouest de Haïti, Difficile et sa famille
subsistent en « cultivant » du charbon car leur terre n’est plus
fertile. Chez eux, il n’y a ni eau ni route ni électricité ni école ni
justice...
Difficile Renois a 50 ans, son visage en annonce quinze de plus. Elle a
aussi sept enfants d’un deuxième lit, âgés entre 4 et 12 ans, et «
plusieurs » d’un premier lit, elle ne sait plus trop, de toute façon ils
sont grands, ils ont quitté la maison maternelle. La caye familiale est
perchée en haut d’un morne : quatre murs dont l’armature de bois est
recouverte de terre séchée. Une grande pièce de quelque 15 m2 où s’
entassent une table et quelques chaises, un petit buffet de bois et deux
lits doubles. Et une chambre, avec un grand lit. Le sol est à même la
roche de la montagne, inégal, alors les pieds des lits sont posés sur
des parpaings, pour ne pas être trop instables. Pas de cuisine : elle
est à l’extérieur, sous une paillotte branlante. C’est juste un petit
tas de charbon où l’on pose les récipients. Le mari de Difficile est
parti ce matin-là, à « quatre heures de marche », à la recherche de
bois, « pour couper des arbres et en faire du charbon ». Ce n’est pas
seulement pour le foyer de la cuisine, c’est aussi leur principale
activité, qui leur rapporte juste de quoi survivre. Difficile et sa
famille vivent à Chapineau, une « localité » en fait un hameau de
maisons dispersées sur les monts de la commune d’Anse Rouge,
département de l’Artibonite, dans le nord-ouest d’Haïti.
En Haïti, l’un des pays les plus pauvres du monde, plus de la moitié de
la population est rurale et près des deux tiers de l’énergie consommée
est du charbon de bois, faute de gaz, faute d’électricité, faute de
mieux. Sur tous les marchés, même dans la capitale, Port-au-Prince, ces
gros sacs de charbon sont l’un des principaux produits vendus sur les
étals. Les paysans ne sont plus des paysans, mais des « cultivateurs de
charbon ». Ils coupent, puis découpent les arbres. Le bois est ensuite
placé dans un trou creusé dans le sol, on y met le feu avec de la
paille, puis on le recouvre de terre et on le laisse se consumer
lentement, de un à deux jours, selon la quantité et la qualité du bois.
En quelques décennies, les paysans haïtiens ont ainsi rasé leur pays.
Les mornes autour de Chapineau comme dans toutes les zones rurales
sont aussi secs et ravinés que le visage de Difficile. Selon les
estimations, il ne restait en 2004 qu’entre 1 % et 3 % de la forêt
originelle haïtienne. En découvrant Haïti en 1492, Christophe Colomb
écrivait il a jeté l’ancre pas très loin d’Anse Rouge : « Tous les
arbres étaient verts, chargés de fruits [...]. C’était la plus grande
douceur du monde. » Cette même terre est aujourd’hui grise et stérile.
Faute de bois, ils s’attaquent aux racines des arbres déjà coupés
Moins il y a d’arbres, moins la terre retient les pluies. Celles-ci,
quand elles se fâchent, ravagent alors les collines, la terre glisse et
s’emporte. C’est ainsi qu’en septembre 2004, Jeanne, simple tempête
tropicale donc moins violente qu’un petit cyclone a fait 2 000 morts
dans le département de l’Artibonite. Morts sous les torrents de boue qui
dévalaient des mornes. La terre ne retenant pas l’eau, les sources se
tarissent. Parmi plus de 8 millions d’Haïtiens, 65 % n’ont pas d’accès
direct à l’eau potable. Moins il y a d’eau, plus la terre déprime, moins
elle est arable. Les parcelles cultivables se racornissent. Alors, pour
survivre, ils font encore plus de charbon, coupent encore plus d’arbres.
Et les récoltes se font encore plus chiches...
Difficile Renois et sa famille possèdent une maigre parcelle. De quoi
cultiver un peu de maïs, un peu de sorgho, un peu de patates. « Avec ça,
on se nourrit deux à trois mois par an, ça dépend si l’année est bonne
ou non », estime la femme. Après, il faut vivre. « Un voisin a essayé l’
igname sauvage, un de ses enfants est mort parce qu’il y a un bourgeon
empoisonné dedans, il faut l’enlever avant de le cuisiner, il ne savait
pas. »
« Vivre » c’est surtout aller couper le bois, et comme il n’y a plus de
bois, à Anse Rouge comme ailleurs, les paysans souvent déchouk
(dessouchent) : ils s’attaquent aux racines des arbres coupés depuis
longtemps. Le charbon est d’aussi bonne qualité, selon eux, mais il faut
parfois des jours pour extirper une racine. Selon Difficile, il faut à
son mari « deux ou trois jours » pour produire une macoute de charbon.
La macoute, c’est l’unité de volume de base, calculée sur ce que peut
porter un âne, le mode de transport principal. Un âne porte deux
macoutes, deux grands paniers d’osier, un sur chaque flanc. Inutile de
chercher des équivalences, de toute façon la macoute d’un âne vaut moins
que la macoute d’un mulet, et deux macoutes d’un âne d’Anse Rouge
pourront représenter un peu plus ou un peu moins sur un autre marché.
En attendant juin, le mois des mangues
Difficile n’a plus d’âne. Il a été emporté par la tempête Jeanne, avec
son boeuf et ses neuf moutons, c’était tout le capital et toute l’
épargne de la famille. Alors, c’est elle, avec l’un de ses fils, celui
de 12 ans ou celui de 10 ans, qui porte la macoute de charbon jusqu’au
marché de Beauchamp, le bourg qui donne son nom à la commune limitrophe,
au nord. C’est quatre heures de marche, mais c’est toujours moins que d’
aller jusqu’au bourg d’Anse Rouge, le chef-lieu de la commune. Sur le
marché de Beauchamp, Difficile vend sa macoute de charbon « 125 gourdes,
de quoi acheter un peu de nourriture », du riz, des haricots, des
bananes, pour tenir quelques jours, jusqu’à la prochaine macoute. 125
gourdes haïtiennes équivalent à 2,5 euros. L’économie de millions de
paysans haïtiens est une économie de survie, de débrouille au jour le
jour. A Nan Balize, autre hameau de la commune d’Anse Rouge, la femme d’
un autre cultivateur de charbon raconte qu’elle attend avec impatience
le mois de juin, le mois des mangues. La mangue devient alors le repas
quotidien de ses enfants, « et si elles ne sont pas mûres à temps, je
les ferai cuire pour qu’elles soient mangeables ».
Julener, 26 ans, est l’un des grands fils de Difficile, un de ceux du
premier lit. Il s’est construit une caye non loin de la maison
familiale, sur le même morne, une dizaine de mètres carrés pour lui, sa
femme et son fils. Il soulève son tee-shirt et montre une large
cicatrice, du téton droit jusqu’au-dessous du nombril. Il dit qu’il s’
est fait ouvrir le ventre en République dominicaine « par des bandits »,
qui voulaient lui voler son pécule. Les deux pays, Haïti et la
République dominicaine se partagent la même île, Hispaniola. La
République dominicaine est aussi l’un des pays les plus pauvres des
Caraïbes mais ressemble à un îlot de prospérité en comparaison de son
voisin le survol en avion de l’île est d’ailleurs une preuve sans
appel : la ligne-frontière est tranchée au scalpel entre le gris de la
terre haïtienne, à l’ouest, et le vert tropical dominicain, à l’est. En
septembre, Julener a laissé femme et enfant pour tenter de faire un peu
d’argent chez les voisins. Des centaines de milliers d’Haïtiens
travaillent, clandestinement, dans les exploitations agricoles
dominicaines. « J’étais payé l’équivalent de 150 gourdes par jour [3
euros, ndlr] », dit Julener. Plus qu’une macoute de charbon, qui demande
deux ou trois jours de travail. Il dit qu’il serait bien resté là-bas s’
il ne s’était pas fait ouvrir le ventre. Ainsi, les campagnes haïtiennes
se vident-elles peu à peu, vers la République dominicaine, ou encore
vers les immenses bidonvilles qui saturent Port-au-Prince ou les autres
grandes villes du pays.
Budget communal : 900 euros par an
Jean-Baptiste Serradier, 54 ans, a « des neveux et des cousins » égarés
en République dominicaine et six frères et soeurs à Port-au-Prince. Il y
a longtemps, lui-même serait bien « parti chercher la vie ailleurs parce
qu’ici c’est la misère », mais il a fondé une famille, six enfants ; il
est né ici, dans la caye d’à côté, où vivent toujours les parents.
Alors, il est resté. Jean-Baptiste cultive un peu de sorgho. A Mawo,
hameau de la plaine, entre les hauteurs de Chapineau et le bourg d’Anse
Rouge, sur la côte, les pierres semblent pousser plus vite que le
sorgho. Le maïs et les patates n’y ont aucune chance. Alors, comme tout
le monde, Jean-Baptiste fait du charbon. Pendant ce temps, sa femme,
Noëlle, et ses enfants s’occupent de l’eau. L’eau, c’est la
préoccupation principale des habitants de la commune, juste après la
vente des macoutes de charbon. Noëlle dit qu’elle se lève à 1 heure du
matin pour aller à la source, à une demi-heure de marche. Elle rentre
vers 5 heures, tant les files d’attente y sont longues. Nuit et jour,
autour des sources, qui ne laissent filtrer que des filets d’eau, femmes
et enfants se lavent, lessivent et remplissent leurs bidons de 5 gallons
(environ 18 litres). « Souvent, les enfants n’arrivent pas à l’heure à l
’école, parce qu’ils sont partis à l’aube chercher de l’eau et ne sont
pas encore rentrés à 8 heures du matin », affirme Ifrouagné Sérafin, le
directeur de l’école « communautaire » de Mawo. Il n’y a plus ou peu d’
écoles publiques en Haïti, alors les habitants s’organisent pour monter,
entre eux, des « écoles communautaires », baraques de bois et de tôle,
avec des instituteurs autoproclamés.
Car il n’y a plus rien sur la commune d’Anse Rouge (1), commune type des
zones rurales haïtiennes, une trentaine de kilomètres de long, sur vingt
de large, 35 000 habitants, dont 10 000 ou 15 000 sur le bourg lui-même,
situé sur la côte. Aucune route n’y arrive : seules des pistes pour des
ânes et de rares pick-up. Il n’y a pas de téléphone, pas d’électricité,
pas d’égouts, pas d’eau courante... Pas de police, pas de justice, sauf
un juge de paix... Le maire, Merdelus Eliance, affirme que son budget n’
atteint même pas 46 000 gourdes (900 euros), par an. « L’hôpital » comme
le nomment les habitants, un petit centre de santé publique, est tenu
par deux médecins, le directeur et un stagiaire. Le directeur n’a pas
été payé depuis sa nomination, il y a cinq mois. L’ambulance est morte
il y a quatre mois et la capitale n’a jamais répondu à ses demandes de
remplacement. « Par exemple, il y a une semaine, raconte le médecin, une
femme est morte en couches parce que d’une part nous n’avions pas les
médicaments nécessaires et d’autre part, faute d’ambulance, nous ne
pouvions pas la faire transférer » jusqu’aux Gonaïves, la capitale du
département. A une cinquantaine de kilomètres, soit environ deux heures
de piste d’Anse Rouge. A des année-lumière du reste du monde.
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