Les vraies raison du naufrage haïtien
- From: "Annette" <len.annette@xxxxxxxxxxxx>
- Date: Thu, 20 Apr 2006 18:17:04 -0700
Copie d'un message reçu (en date du 11 mars 2004) dans Le Figaro qui est
bon à relire :
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Maintenant, l'éditorial du Figaro
L'individualisme exacerbé, l'irresponsabilité généralisée et l'absence
de tout dialogue politique sont, avec la frustration et la violence, les
ingrédients du marasme de l'île
F. H.
[11 mars 2004]
A 11 ans, Pati ne veut plus rien apprendre de la vie. Ses épaules sont
secouées de tics nerveux. Battue presque tous les jours depuis près de
six ans, tout juste nourrie d'un peu de pain et de maïs quotidiens,
cette Cosette de l'an 2004 se lève à 5 heures du matin, travaille
d'arrache-pied seize heures durant, puis se couche sur le sol, sous une
table, prostrée, la dernière de la maisonnée.
Dans le quartier poubelle de Carrefour, à Port-au-Prince, Pati est une
restavek, une enfant de la campagne offerte à des citadins, dans
l'espoir qu'elle puisse aller à l'école. Pati ne suit aucun cours. Comme
95% des 9 millions de Haïtiens, elle ne sait rien, «même pas son nom»,
dit le père Miguel, qui s'occupe d'elle lorsque la fillette réussit à
s'échapper jusqu'au foyer où le prêtre accueille 250 restavek (1).
Pati est une personne au rabais, l'un des 300 000 petits esclaves
d'Haïti. Elle ignore bien sûr qu'il y a deux cents ans ses ancêtres ont
conquis leur indépendance en s'affranchissant de l'esclavage.
Pati, avec sa souffrance, son regard qui plonge, fuit et sombre,
illustre tragiquement deux cents ans d'échec collectif en Haïti, une
société comme pétrifiée dans ses contradictions, figée dans la
désespérance. «C'est un pays qui ne progresse pas, il régresse»,
constate un prêtre depuis vingt ans en Haïti, qui n'a pas besoin des
chiffres du naufrage du PNB (320 € par an et par habitants) pour
constater le gâchis, immense, durable.
Aucune autre nation de la terre n'a reçu depuis un siècle autant d'aides
étrangères par tête d'habitant. Des surfaces de terres cultivables à
l'époque de l'indépendance, il ne reste plus que 2%. Les productions de
coton, de cacao, de sucre, de bois de campêche représentent à peine 5%
de celles de 1789, quand elles existent encore. Elles n'ont été
remplacées par rien. Port-au-Prince, jadis capitale de la Perle des
Antilles, la colonie qui à elle seule assurait le tiers du commerce
extérieur du royaume de France – «Le Koweït du siècle de Voltaire»,
rappelle justement Régis Debray, envoyé par Dominique de Villepin en
mission sur l'île à partir d'aujourd'hui –, est devenue une porcherie,
où l'on s'entre-tue plus facilement que n'importe où au monde (32 coups
d'Etat pour 45 chefs d'Etat en deux siècles, 80 lynchages par mois à
Port-au-Prince pendant les dernières années d'Aristide), et où l'on
meurt naturellement, en moyenne à l'âge de 52 ans.
Cette chute libre, cette persistance dans la calamité, pose à tous les
Noirs du monde la question de leur aptitude à conduire leurs pays au
développement. C'est ce qu'affirmait le président sud-africain Thabo
Mbeki, le 1er juillet 2003, lors d'un discours prononcé à l'université
des Indes occidentales, à Kingston, la capitale de la Jamaïque : «Nous
devons constater que, si les révolutions américaines et françaises ont
réussi à créer les conditions du développement pour les peuples
américains et français, déclarait-il, Haïti n'a pas connu le même
développement. Au contraire. Nous, les Africains, et ceux de la
diaspora, nous avons à répondre à cette question : pourquoi la condition
des Africains s'est-elle dégradée au fil des ans, malgré que les
républiques africaines existent en temps que républiques noires, comme
c'est le cas en Haïti depuis deux cents ans ?»
Haïti, c'est vrai, soulève des interrogations dérangeantes. Dans cent
cinquante ans, tous les pays noirs africains seront-ils à leur tour
tombés au niveau d'Haïti ? Pourquoi, en dix générations, les Haïtiens
n'ont-ils pas forgé la moindre valeur commune ? Comment cet Etat sans
idée de nation est-il devenu maintenant un pays sans Etat ?
L'individualisme des Haïtiens est la première des explications. On
compte entre 64 et 72 partis politiques dans le pays, et une quinzaine
d'organisations patronales. «L'indépendance est le seul acte unifié que
nous ayons réussi à faire, explique une journaliste locale. Après, ce
fut une lutte de classes, de castes, des races. Nos classes dirigeantes
n'ont jamais été capables de s'entendre pour trouver des solutions. Pour
cela, ils se tournent vers le Blanc, qui sait tout. Le Blanc, c'est la
solution toute faite. L'Américain ou le Français décide alors en
fonction de ses intérêts.»
Ce «chacun pour soi» des habitants, doublé d'une méfiance très jalouse à
l'égard de son voisin, trouve ses racines dans l'histoire du pays, où
l'Etat n'a jamais incarné rien de bon. Comme l'explique l'historienne
Suzy Castor (2), «en 1804, les chefs de la guerre d'indépendance se
transformèrent pratiquement en gouverneurs et administrateurs de la
jeune république», et s'arrogèrent les immenses domaines des colons
chassés, sans rien changer à l'organisation féodale des campagnes. La
moitié des 500 000 esclaves d'Haïti, «libérés» en 1804, étaient nés en
Afrique. «Les paysans sont restés des quasi-citoyens, dit Laennec
Hurban, chercheur au CNRS, d'ailleurs le mot «paysan» figure toujours
sur leurs papiers d'identité. Les élites urbaines ont vécu de cette
paysannerie robuste, et ont tout fait pour que ça dure.» (3)
«L'indice de supériorité des individus se mesure encore à la clarté de
leur peau», regrette Jean-Claude Bajeux, sans doute le plus brillant
intellectuel du pays. «Aujourd'hui, un million d'enfants – la moitié
d'entre eux – vont à l'école. Sur ce nombre, 10% arrivent au bac. Et 10%
de ces 10% savent écrire une lettre en français sans fautes.» Misérable
bilan pour des hommes politiques incapables de discuter et de
s'entendre, et des hommes d'affaires malthusiens. Haïti n'a donc pas les
élites qui font décoller un pays. D'abord, parce qu'elles portent un
regard méprisant sur «la populace analphabète». Ensuite, parce qu'elles
ont un goût immodéré pour le pouvoir à tout prix. Les seules périodes de
stabilité politique (mais pas de développement économique) furent les
années de l'occupation américaine (1915-1934) et celles du règne des
Duvalier (1957-1986).
Tout Haïtien, dès qu'il est devenu un homme d'affaires prospère, un
avocat ou un spécialiste réputé, aspire à devenir président de la
République, premier ministre, ou éventuellement ministre. Cette rude
ambition se paye de grands mots – on invoque avec des accents
révolutionnaires un passé glorieux, à tout propos, et en particulier
pour fouetter un nationalisme vide de sens ou pour cacher les tares
nationales –, mais, comme on se situe dans un projet ultrapersonnel, on
n'a pas le moindre sens de la tolérance et du dialogue. Qui parle en
Haïti de réconciliation, d'amnistie, d'un Etat de droit ? Personne, sauf
lorsqu'il s'agit de chasser un dictateur. Dans ces seules circonstances,
les élites savent trouver des accents communs, vite rangés au placard
des accessoires, lorsque le tyran est parti en exil.
Dans cette société noire où l'apartheid entre classes sociales est une
réalité (à Port-au-Prince, il y a les quartiers résidentiels et «la
basse ville»), apparaissent donc régulièrement des fusées serpentines,
comme Aristide, qui, surgies du peuple, le mobilisent soudain contre une
classe sociale (les riches) ou une race (les mulâtres, en général),
avant de terminer en dictateurs psychopathes, dans un engrenage de
destructions (les «dechoukages), de folie pure. «Tous ceux qui prennent
ici le pouvoir ont été des frustrés, d'une façon ou d'une autre,
explique un journaliste haïtien, et on ne peut pas gouverner avec de la
frustration. Aristide, par exemple, était un homme qui croyait tout
savoir, qui n'avait jamais tort, et qui a tout détruit dans le pays pour
être le seul homme que l'on devait consulter. N'est-ce pas effarant ?»
Ça l'est d'autant plus que le parfum tenace de l'esclavagisme dans la
société haïtienne a produit un homme qui n'est jamais responsable, et
donc jamais fautif. «Pas fot moin» («Ce n'est pas ma faute») est
l'antienne nationale. Aristide à Bangui, après avoir amené son pays au
bord du gouffre, le répète : «Pas fot moin.» Cette propension à se
cacher la tête dans le sable, ce «maronage» contemporain (l'esclave qui
s'enfuit dans la montagne et masque toujours son sentiment devant son
maître) induit une autre tare psychologique de la population : si ce
n'est pas moi, c'est donc systématiquement la faute de l'autre. Et
l'autre, c'est forcément celui qui ne me ressemble pas, «l'étranger»,
l'Américain. Ou sa version plus souple, le Français.
Cette démission, cette irresponsabilité, est générale. Elle va du
chauffeur de taxi qui tombe en panne en rase campagne et qui dit «Pas
fot moin» à cet homme politique connu qui nous déclarait hier, sans rire
: «La France devrait nous aider à monter des partis politiques.» Un
travers qui a son corollaire, nécessaire : les «étrangers», les
Américains en tête, sont accusés de tous les malheurs du pays. En ce
moment, la population de Port-au-Prince fustige les marines et nos
légionnaires parce qu'ils ne désarment pas en 4 jours les Chimères, ces
milices de milliers de voyous armés jusqu'aux dents par Aristide...
De l'intervention réclamée aux étrangers, à la dénonciation,
immédiatement après, de «l'immixtion» des étrangers dans la vie
haïtienne, il n'y a donc qu'un pas. La faillite des élites du pays est
dans ce constat : depuis deux cents ans, comme le dit Laennec Hurban,
«le sentiment d'être un citoyen de ce pays n'est pas clair. La mentalité
de citoyen n'a pas beaucoup évolué». Ce que le père Le Beller, de la
Société des prêtres de Saint-Jacques, traduit à sa façon : «Les Haïtiens
sont ici chez eux, le proclament, mais ont du mal à habiter la maison.
Ils en ont un peu honte parce qu'elle se désagrège. Alors c'est
l'étranger qui va mettre de l'ordre dans la maison. Et cela ne vous aide
pas à grandir.»
(1) Le père Miguel est le seul à s'occuper de ces enfants. On peut
s'informer ou faire des dons aux foyers Maurice-Sixto (du nom du
fondateur), à l'adresse suivante : 89, rue St-Louis, Brochette 99
Carrefour. PB 11095, Haïti W1. Tél. : 00 (509) 234.2637 et 222.0575. (2)
L'Occupation américaine, 1987, Société haïtienne d'histoire. (3) On lira
sur cette paysannerie le très beau roman de Jacques Roumain, Gouverneurs
de la rosée, Le Temps des cerises.
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