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Éditorial LE MATIN du 27 mars 28 mars 2006


Deux violeurs condamnés : une victoire sur l’intolérable

par Sabine Manigat



Indéniablement, le 22 mars 2006 est un jour mémorable pour la justice
haïtienne en général et pour les droits des femmes en particulier. Ce
mercredi-là en effet, les nommés Mackenson Joseph et Eliphète Beljean,
auteurs avec trois autres complices en fuite du viol collectif d’une
femme et de sa fille adolescente, ont été condamnés aux travaux forcés à
perpétuité, selon les dispositions de l'article 281 du Code pénal.
Joseph et Beljean doivent également verser des dommages et intérêts de
500 mille gourdes et couvrir les frais de la partie civile au procès. C’
est d’abord aux organisations de femmes qu’il appartient de tirer les
leçons de ce procès qui jalonne la longue marche des femmes haïtiennes
contre la violence. Pour l’heure cependant, cette importante victoire
mérite au moins un commentaire éditorial dans le prolongement naturel d’
une préoccupation pour la cause des femmes, qui s’exprime d’ailleurs
régulièrement de multiples façons dans les colonnes de ce journal.

Il faut dire tout d’abord qu’Haïti a souscrit à la convention pour l’
élimination de toutes les discriminations contre les femmes – connue
sous son sigle anglais CEDAW - de même qu’à la convention
interaméricaine conte la violence faite aux femmes dite Belem Do Para.
Mais on sait bien que l’adhésion aux instruments du droit international
est une chose, et leur mise en application à l’intérieur des États une
autre bien différente. La ratification de ces instruments par Haïti est
le résultat d’une mobilisation de longue haleine des organisations de
femmes, à la suite de quoi il a fallu marquer des points au niveau de
leur application. On sait l’immobilisme – la sclérose même – qui frappe
notre système juridique. On ne dira jamais assez à quel point la
violence, et la violence contre les femmes tout particulièrement, est
une calamité acceptée, voire silencieusement cautionnée par l’ensemble
de la société. Les étapes de ce combat sont nombreuses et je n’en
rappellerai ici que deux : le Tribunal international contre la violence
faite aux femmes, jugement symbolique réalisé à Port-au-Prince en 1997
avec des participantes venues de plusieurs pays de la région et au cours
duquel des femmes ont eu le courage de témoigner. La mobilisation inter
organisations contre les violences sexuelles en particulier, durant la
période du coup d’État de 1991-1994 et après le départ de Jean-Bertrand
Aristide en mars -juin 2004. Ces efforts ont abouti à l’adoption du
décret-loi de juin 2005 qui précise la nature criminelle du crime de
viol et augmente les peines encourues. Le jugement du 22 mars est une
reconnaissance de l’exemple tracé par le courage de Mme Marie-Carmelle
Jules après le drame qu’elle a vécu et le martyr de sa fille Yveline
Adrasse kidnappée et assassinée quatre mois après le viol collectif. Ce
jugement est aussi une récompense pour le travail effectué par des
organisations de femmes qui depuis près de vingt ans ont axé leur
militance spécifiquement sur la lutte contre les violences faites aux
femmes. D’ailleurs, c’est l’organisation féministe Sofa qui a soutenu et
accompagné la plaignante au long de cette action.

Par ailleurs, ce jugement intervient à un moment particulier de la vie
nationale, alors que les attentes se multiplient dans une population qui
en matière de violence a vu le pire de toute son histoire récente sans
doute, en tout cas depuis la dictature des Duvalier. La montée de la
délinquance, de la criminalité, de l’abjection même avec la banalisation
des viols aggravés, collectifs, incestueux… jusqu’à l’écoeurement
provoquent heureusement des réactions de protestation et de condamnation
de plus en plus nettes. En ce sens, le verdict du juge Brédy Fabien
rejoint dans sa signification profonde l’indignation nationale provoquée
par l’assassinat de la jeune présentatrice de télévision Ginou. C’est
sans surprise que j’ai entendu à propos des commentaires sur le procès
Marie-Carmelle Jules des interrogations concernant le jugement annoncé
du compagnon de Ginou. Les gens se souviennent et font le lien. C’est
donc avec raison que les organisations de femmes invitent toute l’
opinion à maintenir la mobilisation pour faire cesser l'impunité dont
bénéficient encore les autres criminels en cavale (trois complices des
viols, soupçonnés du meurtre de la jeune fille de 16 ans, courent
encore) ainsi que tous les responsables de viols et autres violences sur
les femmes.

L’essentiel, c’est qu’un pas est franchi et il est d’importance, car
pour citer Mme Benoît de la Sofa les conclusions du procès « rendent
justice à toutes les femmes/filles victimes de viol et envoient un
message clair aux agresseurs : leurs crimes ne resteront pas impunis ».

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