HAITI-- ELECTIONS -- PIQUION -- Lettre à Mirlande H Manigat - 2006_02_23



Copie d'un message reçu :
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Montréal, le 23 février 2006



Madame Mirlande H. Manigat

Port-au-Prince



Chère madame Manigat,



Ma première réaction à la lecture de la note annonçant votre décision de
ne pas siéger au sénat a été un gros BRAVO. Il ne fait aucun doute que
cette décision était facile à prendre du point de vue de votre
personnalité qui cultivez avec votre époux l'honneur, la rectitude, la
verticalité, la compétence et l'amour du pays, mais qu'elle a dû donner
lieu à beaucoup de réflexions et d'hésitations quand vous avez pensé aux
membres du RDNP qui ont travaillé fort pour vous amener à la récolte des
votes que le CEP n'est pas encore parvenu pas à tripoter.



Cette fois-ci, comme souvent, ma première réaction n'était pas la
meilleure.



Le poste de Sénateur de la République n'est pas un "job" donné par un
employeur à un solliciteur. C'est un jugement prononcé par le peuple
votant qui a été convaincu que vous aviez les qualités requises pour
parler en son nom à la fois au gouvernement et aux étrangers. Dans notre
système politique (ce qui en reste) le sénateur, quoique élu par un
département géographique ne représente pas que ses électeurs,
contrairement au député qui ne parle qu'au nom de sa circonscription. Le
sénateur représente les citoyens de toute la république, électeurs ou
non et sa chambre coiffe l'assemblée nationale. (Dans d'autres systèmes
et traditions constitutionnels, et vous le savez mieux que nous tous,
les sénateurs ne sont pas élus mais nommés et inamovibles, ce qui
garantie leur indépendance par rapport au gouvernement qui les nomme et
à une quelconque base électorale.). En refusant aujourd'hui ces votes
que vous avez sollicités, madame Manigat, vous refusez en réalité
beaucoup plus d'être associée au voeu de vos électeurs –ils sont
nombreux– qu'au CEP et au gouvernement Alexandre-Latortue pour lesquels
Préval lui-même ainsi que les ambassadeurs latino-américains et
caraïbéens n'ont que mépris. Personne d'ailleurs ne penserait à associer
madame Mirlande H. Manigat à ces gens-là (moun sa-yo) et personne ne
croirait que le poste de sénateur de la république vous a été donné en
cadeau à la suite d'un artifice de calcul pour répondre aux injonctions
de l'ambassadeur d'un pays étranger raciste, bouffeur de nègres dont la
plus grande richesse est la lascivité et la générosité horizontale de
ses femmes mises en évidence annuellement à l'époque du carnaval.



Votre décision était publiée en même temps qu'une résolution du RDNP
demandant aux candidats qui se sont présentés sous sa bannière d'imiter
le geste, la geste même, de madame Manigat. Je ne suis pas membre du
RDNP, mais je me considère comme un "compagnon de route" historique et
désintéressé (souligné par moi) de monsieur Manigat. Pendant son
gouvernement comme éditorialiste du journal Le Progressiste Haïtien
exposant, expliquant, "promotionnant", défendant chaque soir les
propositions faites par le président Manigat; comme citoyen le jour de
sa chute condamnant le coup d'état (je ne me rappelle pas que d'autres
l'aient fait) dans un article intitulé Le Dernier Empereur qui a circulé
à défaut d'être publié; comme Directeur du journal L'Union dans un
éditorial intitulé Il y a un an daté du 20 juin 1989 invitant la nation,
et cette fois aussi j'étais seul à le faire, à se demander jusqu'où elle
en serait rendue dans son développement et sa stabilité politique sans
le coup d'état dont c'était l'anniversaire; et récemment encore le
soutenant dans son combat pour la démocratie, "les Lumières" et le pain
dont on ne mesurera les effets que dans une génération. Je me sens donc
aussi autorisé que n'importe quel membre à dire à la direction du RDNP
que sa résolution sonne le glas du parti et renvoie à un avenir lointain
toute possibilité d'organiser la vie politique haïtienne autour de
partis. Qu'on ne se fasse aucune illusion: les candidats à des postes
électifs sont candidats d'abord et membres d'un parti ensuite, ... et
même accessoirement. Aucun, sauf exception rêvée, ne va laisser une
cocarde qui lui assure un salaire pendant quatre années et la
considération de ses voisins, sans compter d'autres avantages, pour
répondre à une consigne dont il ne peut pas comprendre la logique; qui
n'a d'ailleurs pas de logique parce que cette même résolution qui prive
le parti de ses moyens de lutte promet la poursuite du combat pour la
démocratie et une opposition éclairée au futur gouvernement. Le
Parlement est le lieu privilégié du combat pour la démocratie, et c'est
le président Manigat lui-même qui l'a rappelé dans son discours en
réponse au sénateur Louis Noisin qui venait d'accepter son serment
d'investiture en disant qu'ils étaient ce jour-là réunis dans "la maison
du peuple." Si vous refusez la cocarde que vous ont donnée les électeurs
du département de l'Ouest on peut anticiper que les démarcheurs de
Préval vont offrir tout et n'importe quoi aux élus RDNP pour s'assurer
une majorité "yes sir" et consolider leur dictature. Madame Manigat,
vous seriez au sénat le phare et la boussole de ces élus qui vont avoir
besoin comme instruments de navigation de toutes les ressources
intellectuelles, civiques et morales disponibles pour affronter les
tempêtes politiques de demain.



Dans deux ans il y aura des élections pour le renouvellement du premier
tiers du sénat, dans quatre ans des élections pour renouveler le
deuxième tiers, la totalité de la chambre des députés et remplacer tous
les élus locaux; dans cinq ans Préval va prendre la route de Marmelade
et Leslie Voltaire (pourquoi pas lui?) va prétendre à la présidence de
la république pour assurer un cinquième mandat à Aristide. Dans l'état
actuel des choses (état actuel qui dure depuis 1986) il n'y a aucune,
pas une seule des organisations politiques seules, regroupées,
fusionnées alliancées enliguées ou autrement ficelées qui puisse
prétendre pouvoir faire face à lavalas-lespwa dans des échéances aussi
courtes. D'ailleurs, même s'il en était autrement, les leaders de ces
organisations ont chacun, individuellement reçu son bulletin de notes
avec mention "Remis à ses parents." Tous, à l'exception de René Préval,
Leslie F. Manigat, Charles-Henry Baker et Chavannes Jeune qui a
apparemment déjà rejoint le camp lavalas-lespwa. En se faisant
hara-kiri, pour quelques raisons que ce soit, le RDNP livre le pays sans
défense à lavalas. Il y aura bientôt cinquante ans que nous sommes en
dictature (1957 - 2007); la nomination de Préval par la communauté
internationale vient de garantir un autre bail de 5 ans aux fossoyeurs
de notre pays. Ils ont eu un demi-siècle –et le tandem Aristide-Préval
quinze ans à lui tout seul– pour prouver que la dictature pouvait
relever le pays. De 1957 à aujourd'hui nous sommes passés des
cagoulards encore humains à la sauvage animalité des chimères; nous
sommes passés des recommandations de l'ambassade des États-Unis aux
injonctions de l'ambassadeur du Brésil et au chantage des minuscules
"zilé" de la Caraïbe; nous sommes passés d'une économie de surproduction
de vivres alimentaires au statut de mendiants officiels du continent
américain. Après près de cinquante années de dictature le pays vient
d'apprendre que ceux qui se distinguent des animaux par la parole
doivent céder le pas à ceux qui argumentent en déféquant dans la piscine
de l'hôtel Montana. Nous en sommes là! Nous n'avons pas le droit de
leur laisser le pays, de leur abandonner la jeunesse, de les laisser
voler notre histoire. Vous n'avez pas le droit, chère madame Manigat, de
nous abandonner dans le seul loisir qui nous resterait si vous partiez,
l'attente passive de la mort. Vos électeurs vous ont convoquée au sénat
de la république avec espoir et timidité. Répondez à leur convocation,
à leur appel, à leur supplication. Soyez au Parlement. C'est en son
enceinte que le devoir vous attend.



Le 29 mars 1987 les Haïtiens ont voté dans la bamboche le texte d'une
Constitution qu'ils n'avaient pas lue. Aujourd'hui que cette
constitution a fait la preuve de ses limites il y a consensus sur la
nécessité de la refondre dans tous les recoins où ses concepteurs ont
caché les germes de la dictature et de la bêtise. Il y a surtout
consensus d'en confier la refonte, contrairement à 1987, à des gens
compétents, éclairés, concernés par le destin du pays. Nul ne peut
prétendre à plus de compétence que vous en matière constitutionnelle.
Et vous savez autant ou mieux que nous tous que de la qualité de la
Constitution à venir dépend l'avenir du pays pour le prochain
demi-siècle. Vous n'avez donc pas le droit, chère madame Manigat, de
refuser la responsabilité qui ne saurait revenir à un autre de diriger
les travaux de la prochaine constitution.



Veuillez accepter, chère madame Manigat, l'expression de mes respectueux
hommages.







Henri J. Piquion



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