Haiti elections Vues par LE MONDE 22 et 23 novembre



Copie d'un message reçu :
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Les anciens opposants craignent un retour au passé

LE MONDE | 22.11.05 | 15h59 • Mis à jour le 22.11.05 | 15h59

LES CAYES (HAÏTI) ENVOYÉ SPÉCIAL


Pour Pierre Léger, l'issue ne fait pas de doute : "Ti-René va gagner".
"Ti-René", c'est René Préval, qui fut président d'Haïti de 1995 à 2000
et surtout l'ancien "jumeau" de Jean-Bertrand Aristide. Lorsque Pierre
Léger parle, on l'écoute. Cet ancien gauchiste, qui fit Mai 68, est
devenu l'un des plus puissants chefs d'entreprise d'Haïti grâce à ses
plantations de vétiver, qu'il vend aux parfumeurs de la Côte d'Azur. Il
n'y a pas d'institut de sondage à Haïti, mais Pierre Léger n'est pas le
seul à voir monter l'étoile de "Ti-René". Depuis quelques jours, un vent
de panique s'est emparé des candidats qui appartenaient à l'opposition
démocratique du temps du président Aristide. Ils se sont lancés dans la
bataille présidentielle en ordre dispersé.
De plus, pas moins d'une dizaine de candidats, comme l'ancien président
Leslie Manigat, le social-démocrate Serge Gilles, l'ex-maire de
Port-au-Prince Evans Paul, l'ancien sénateur Paul Denis ou le défenseur
des droits de l'homme Gérard Gourgue, pêchent dans les mêmes eaux. Tous
risquent de se voir exclus du second tour par l'émergence d'un
candidat indépendant, Charles Henry Baker, qui a obtenu plus de 100 000
signatures pour participer à la campagne. Surnommé "Charlito", ce chef
d'entreprise s'était acquis une réputation de courage en s'affirmant
comme l'un des principaux leaders du "groupe des 184", le rassemblement
de la société civile qui avait mené la bataille contre M. Aristide. Mais
"Charlito" est blanc, un handicap dans ce pays où l'écrasante majorité
de la population est noire.
"Ce serait de l'infantilisme politique de ne pas présenter un seul
candidat du centre face à René Préval, qui symbolise le retour au passé
et n'aura pas de majorité au Parlement", plaide Micha Gaillard, le
porte-parole de ce rassemblement de petites formations qu'est la Fusion
des sociaux-démocrates. Plusieurs intellectuels, dont Cary Hector et
Laennec Hurbon, ont lancé un appel à "une candidature unique des forces
démocratiques". M. Préval dispose de gros moyens financiers. Dans les
milieux informés de Port-au-Prince, on affirme qu'il a reçu 4 millions
de dollars de Taïwan, ce qui ne l'empêche pas de conserver de bonnes
relations avec les Cubains. "Il m'a dit que s'il était élu, il
maintiendrait Aristide à distance, mais il a reçu l'appui des comités de
base de l'ancien président à Cité Soleil", confie un diplomate européen.
L'ambassade des Etats-Unis, qui a beaucoup insisté pour que Lavalas, la
formation des partisans de M. Aristide, soit représentée, affirme ne
soutenir aucun candidat. Même pas le millionnaire Dumarsais Siméus, qui
a fait fortune dans l'agroalimentaire au Texas et se flatte d'avoir
financé la campagne de George Bush. Sa candidature a été écartée car il
détient un passeport américain.



Jean-Michel Caroit

Article paru dans l'édition du 23.11.05



Sans enthousiasme, les Haïtiens préparent leurs premières élections
depuis le départ d'Aristide

LE MONDE | 22.11.05 | 15h59 • Mis à jour le 22.11.05 | 15h59

PORT-AU-PRINCE ENVOYÉ SPÉCIAL





Pressé par la communauté internationale, le gouvernement haïtien a
finalement fixé le premier tour des élections présidentielle et
législatives au 27 décembre. Selon le premier ministre, Gérard Latortue,
le deuxième tour aurait lieu le 31 janvier 2006. Le Conseil électoral
provisoire n'a pas encore confirmé ce calendrier, alors que le nouveau
président devrait prêter serment le 7 février.

Après une vingtaine d'années de transition chaotique, les Haïtiens
manquent d'enthousiasme pour se rendre aux urnes. "Beaucoup de
Port-au-Princiens profitent des fêtes de fin d'année pour rendre visite
à leurs familles en province", rappelle un journaliste. Pourtant, "le
succès de la campagne d'inscription des électeurs est un signe
encourageant", se félicite la Canadienne Elizabeth Spehar, responsable d
u programme d'assistance électorale de l'Organisation des Etats
américains (OEA). "C'était un énorme défi. Selon un dernier décompte, 3
443 888 électeurs se sont inscrits sur un total potentiel estimé à 4,4
millions. C'est un beau résultat quand on sait que dans certaines
campagnes reculées on a dû acheminer le matériel à dos d'ânes",
dit-elle.

Beaucoup d'Haïtiens se plaignent de n'avoir pas encore reçu leurs cartes
d'identité digitalisées, fabriquées au Mexique. "Il y a eu quelques
problèmes au début, les photos étaient trop foncées et nous avons dû
acheter un nouveau logiciel pour les éclaircir", reconnaît Mme Spehar.
"On nous a promis que toutes les cartes seraient livrées en Haïti le 11
décembre au plus tard", ajoute-t-elle. L'opération a coûté 25 millions
de dollars, sur les 60,7 millions alloués aux élections. Un
investissement nécessaire selon l'experte de l'OEA, car "pour la
première fois Haïti va disposer d'une base d'état civil".

35 CANDIDATS À LA PRÉSIDENCE

La publication de la liste définitive des candidats à la présidence, 35
au total, permet d'imprimer les bulletins, mais la confusion règne
toujours sur l'emplacement des 8 883 bureaux de vote et la formation des
agents électoraux vient à peine de commencer. "Notre marge de manoeuvre
est limitée, nous n'avons pas le contrôle du budget, tout doit être
approuvé par la Minustah (Mission des Nations unies pour la
stabilisation en Haïti), qui assure sécurité et logistique", se plaint
Pierre Richard Duchemin, l'un des neuf membres du Conseil électoral
provisoire (CEP), critiqué pour son incapacité. "N'importe quel expert
expatrié gagne 10 000 dollars par mois. Vice-président du CEP chargé des
opérations électorales, je ne touche qu'environ 1 200 dollars",
déplore-t-il.

"Nous respectons la souveraineté d'Haïti", proclame Denneth Modeste, le
chef de la mission de l'OEA. Mais le temps presse et les apparences sont
de moins en moins sauvegardées : la communauté internationale qui tient
les cordons de la bourse impose les décisions, entretenant la mauvaise
humeur côté haïtien.

Malgré les affrontements qui continuent d'opposer les casques bleus aux
gangs armés qui contrôlent plusieurs quartiers de l'immense bidonville
de Cité Soleil, la Minustah se dit optimiste quant à la sécurité des
opérations électorales. Cinq personnes, présentées comme des membres de
gangs, ont été tuées et une centaine arrêtée au cours des derniers
jours. "Même dans les "zones rouges" de Cité Soleil, de Bel Air et de
Solino, l'enregistrement des électeurs s'est déroulé sans incident",
note Mme Spehar. "Le climat de sécurité s'est notablement amélioré pour
plusieurs raisons, affirme le chef de la Minustah, le Chilien Juan
Gabriel Valdés. D'abord, parce que nous avons une excellente relation
avec le nouveau chef de la police, Mario Andrésol, qui a commencé à
nettoyer cette institution, ensuite parce que nous avons déployé nos
troupes sur le terrain, dans les quartiers difficiles, et enfin parce
que nous avons mis en place un réseau de renseignement sur les gangs."

Pourtant, leur désarmement n'a guère progressé, de l'aveu même de
Desmond Molloy, le responsable du programme DDR (désarmement,
démobilisation, réinsertion). "C'est une situation très différente de
celle de la Sierra Leone, d'où je viens. Il y avait deux factions
identifiables et nous pouvions négocier un accord de paix. Ici, nous
avons à faire à des gangs criminels, qui prospèrent sur fond de misère",
constate cet officier irlandais, vétéran de missions de paix au
Cambodge, au Timor et au Kosovo.

Les ordures ne sont toujours pas ramassées à Port-au-Prince. Dans les
quartiers résidentiels de Pétionville comme dans les bidonvilles du bas
de la capitale, des chiens galeux et des chèvres efflanquées pataugent
au milieu des résidus de toutes sortes. Mais des travaux de voirie sont
en cours. Promise depuis juillet 2004, l'aide internationale a fini par
se concrétiser en de multiples projets, aidant ainsi l'économie la plus
pauvre de la région.



Jean-Michel Caroit

Article paru dans l'édition du 23.11.05



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