Quelle mouche a piqué les 184 ?
- From: "Frances" <fls@xxxxxxxxxxxx>
- Date: Sat, 30 Jul 2005 00:42:42 GMT
Quelle mouche a piqué les 184 ?
ANALYSE
PORT-AU-PRINCE, 24 Juillet
- Le Groupe des 184 est remonté à l'assaut à l'occasion des funérailles du
journaliste Jacques Roche, assassiné par ses ravisseurs, et dont le corps
martyrisé a été découvert le 14 juillet à Delmas, Port-au-Prince.
Jacques Roche était chroniqueur culturel au quotidien Le Matin, et
présentateur d'une émission radio-télévisée pour le Groupe des 184, une
association de la société civile dominée par quelques membres du grand
patronat haïtien et qui a joué un rôle de premier plan dans le
déboulonnement de Jean-Bertrand Aristide de la présidence d'Haïti.
Alors que le crime a soulevé l'indignation dans tous les secteurs et qu'il
aurait pu constituer, conformément à l'esprit généreux et ouvert reconnu à
la victime, une plate-forme pour le démarrage d'une sorte de processus de
réconciliation, voici que le Groupe des 184 a repris ses anathèmes d'avant
le 29 février 2004, date de la chute du pouvoir Lavalas, amalgamant les
criminels véritables (mais que personne ne pense à rechercher) et tous ceux
qui ne récitent pas à satiété son évangile : quartiers populaires = Lavalas
= kidnappeurs et assassins. Et ce n'est là qu'un euphémisme.
Une opération divisionniste tous azimuts ...
Quelle mouche a donc piqué le Groupe des 184 ? Alors que plus d'un an depuis
le départ d'Aristide (qui est sa grande réalisation, c'est entendu) et que
c'est tout le monde, plus cruellement encore que le leadership 184, qui
bouffe la vache enragée et risque de se faire kidnapper ou assassiner à
chaque carrefour, le Groupe des 184 lance une opération divisionniste tous
azimuts et pour se débarrasser du même coup de tous ceux qui ne lui sont pas
inféodés : quartiers populaires, une majorité des médias, membres du
gouvernement de transition qui ne sont pas à ses ordres, y compris le
premier ministre. Et même la Minustah ou mission des casques bleus de l'ONU.
Ces médias non-alignés (et donc les vrais médias indépendants du moment)
sont accusés pêle-mêle de faire la promotion des bandits (traduisez
Lavalas), si ce n'est de pratiquer un " double langage pernicieux. "
Autrement dit, ils ne refusent pas la parole aux quartiers populaires pour
faire connaître aussi leurs revendications, y compris les partisans du
président déchu pour expliciter leur position, ce qui ne peut être que
positif dans la recherche d'une solution équilibrée et viable à la crise.
Aristide comme un épouvantail ...
Retenez que les premiers à avoir dit publiquement que les médias ne doivent
pas servir de support aux violences et à la diffamation, c'est encore nous.
Alors que d'autres incitent au contraire aux violences par un jeu subtil
d'accusations-provocations.
Tout comme ils brandissent à tort et à travers le nom d'Aristide comme un
épouvantail, afin de confondre plus facilement tous ceux qu'ils perçoivent
comme des adversaires vrais ou potentiels, sinon imaginaires.
Mais personne n'est dupe ...
Dans un amalgame grossier, les stratèges des 184 tentent, comme ils font des
quartiers populaires assimilés sans aucun égard aux kidnappeurs, de
renfermer dans le même sac tous ceux qui parlent au nom des plus déshérités,
y compris les médias qui les laissent s'exprimer et qui tombent sous le coup
des mêmes anathèmes que les politiciens, voire les gangs armés.
Voici du coup les radios et télés les plus populaires du moment devenir, par
la grâce du Groupe des 184, des kidnappeurs, des
" chimères ", des " rats ", tout ce que le discours anti-Aristide a su
inventer de plus péjoratif, bref des repaires de criminels. Selon le
principe cher à Papa Doc : " fils d'incendiaires, incendiaires eux-mêmes ! "
La résultante d'une somme de frustrations ...
Et comme le Groupe des 184 n'a pas seulement le pouvoir économique, le
pouvoir médiatique, mais aussi dans sa poche la ministre à la communication,
c'est celle-ci qui est chargée de porter l'estocade. Madame s'empresse de
convoquer les médias proches du groupe pour leur annoncer d'entrée de jeu
son intention d'enlever éventuellement leur fréquence aux médias qui "
donnent la parole aux bandits. "
Bien que cela ne semble pas encore une grande préoc-cupation pour les médias
ciblés, on doit s'interroger sur cette nouvelle et soudaine levée de
boucliers de la part des 184.
Force est de constater que cela ne peut être que la résultante d'une somme
de frustrations :
1. Les partisans du président déchu n'ont pas encore été vaincus plus d'un
an après.
Tout en convenant qu'il faut mater cette violence par tous les moyens car
elle n'a même plus de justification politique, ayant été récupérée par les
pires criminels, la politique servant ici simplement de paravent au crime
organisé, on doit néanmoins se rappeler que le Groupe des 184 n'avait pas
hésité à s'allier lui aussi aux pires assassins et violateurs des droits
humains pour le renversement d'Aristide et qu'il comptait (et compte
peut-être toujours aujourd'hui) s'en servir pour en finir avec les partisans
du régime renversé en février 2004.
2. Le premier ministre intérimaire Gérard Latortue répond peut-être moins
aux quatre volontés des 184 que ceux-ci l'avaient espéré. On a même assisté
à des confrontations ouvertes, mais auxquelles le groupe a choisi de mettre
une sourdine car M. Latortue a le support incontestablement du gouvernement
américain.
3. Le Groupe a aussi plaidé en vain pour un remplacement de la Minustah
(mission des casques bleus des Nations Unies) par des Marines U.S.
Le Département d'Etat en a décidé autrement, choisissant plutôt de doter la
force internationale de moyens plus appropriés et d'une volonté plus
affirmée de réduire les poches de criminalité.
Diabolisation à outrance ...
4. Les porte-parole du Groupe des 184 répètent quotidiennement que des "
élections sérieuses " ne sont pas possibles cette année, à cause du climat
d'insécurité.
Or Washington et Ottawa (et le reste de l'international par effet
d'entraînement) ne jurent que par les élections, et le plus tôt sera le
mieux.
Mais pourquoi s'en prendre de manière aussi indiscriminée à tous les
partisans Lavalas ? Pourquoi cette haine ?
Réponse : ces derniers semblent encore constituer la majorité du corps
électoral. Donc seule façon de les éliminer tous et une fois pour toutes,
c'est la diabolisation à outrance. Peuple = quartiers populaires = lavalas =
kidnappeurs. C'est du moins ainsi que semblent raisonner, serait-ce dans la
pratique, les stratèges des 184.
Et que viennent y chercher les médias menacés par la ministre de suppression
de leur fréquence, elle qui est liée aux 184, mais aussi à une certaine
France revancharde qui redoute qu'un re-surgissement du Lavalas, sous une
forme ou une autre, ne vienne relancer la question des 20 milliards que
Aristide réclamait de Paris au nom de la dette de l'indépendance ? ...
Cela alors même que le parti d'Aristide, Fanmi Lavalas - qui de toute
évidence ne représente pas la totalité du mouvement Lavalas, continue de
maintenir son refus d'aller aux élections sans préalablement le retour "
physique " de son chef.
Une crise 100/100 artificielle ...
Cette attaque à boulets rouges contre les médias non alignés ne peut avoir
qu'une explication : ceux-ci, par leur seule présence, enlèvent aux 184 la
possibilité de marteler unilatéralement leur message, leur évangile qu'ils
voudraient être le seul et unique.
C'est parce qu'ils ne sont pas uniquement au service du Groupe des 184, mais
ouvrent leurs micros et caméras à tous les secteurs généralement quelconques
de la vie sociale, cul-turelle et politique, y compris aux résidents des
quar-tiers populaires. Et aussi aux membres et stratèges du Groupe des 184.
Aussi ce dernier se saisit-il de l'assassinat de notre confrère Jacques
Roche (s'il est vrai que le mot confrère est plus fort que celui de
colla-borateur, simple collaborateur qu'était finalement pour eux Jacques
Roche, et pour cause !) pour essayer de créer une crise 100/100 artificielle
car sans aucune provocation, rien absolument ne laissait prévoir cette
nouvelle campagne divisionniste.
Mais encore une fois personne n'est dupe.
Est-ce le comportement un peu fou d'un secteur politique au bout du rouleau
? Après avoir eu, certes, son heure de gloire. Mais la gloire est frivole
....
Comment le Groupe des 184 peut-il espérer parvenir à se débarrasser du même
coup du peuple des quartiers populaires, des médias qui ne lui sont pas
asservis, d'un premier ministre pas suffisamment à ses ordres, des membres
du gouvernement et de la police nationale qui ne lui sont pas inféodés. Et
même de la Minustah ?
Et tout cela à coups d'anathèmes, de menaces et de diabolisation à marches
forcées ...
Est-ce la chute d'Aristide qui leur a été trop facile ?
On devrait les inviter à méditer cette pensée : Gagner une bataille, ce
n'est pas encore gagner la guerre !
Ceci dit, nos micros et nos colonnes ne leur restent pas moins ouverts qu'à
tout autre secteur, comme par le passé.
Haïti en Marche, 24 juillet 2005
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