Sortir de la récession économique : définitions (2)
- From: jean-jacques rousseau <patriote@xxxxxxxx>
- Date: Tue, 5 Jun 2012 01:29:59 -0700 (PDT)
C’est sur la base de cette conception globale que nous allons tenter
de répondre à la question implicitement posée : «Comment sortir de la
récession économique?"
Nous aborderons le sujet selon plusieurs étapes :
1. par une tentative de définir les termes de «science économique», de
«récession», de «modèles stables» ;
2. par une visite sommaire des différents modèles économiques et
sociaux dont la juxtaposition permet de décrire différents systèmes
qui sont autant d’expériences sociales à travers le temps et
l’histoire ;
3. enfin indiquer les points de friction qu’il s’agit d’éliminer par
des préconisations de réformes visant les doctrines et les procédés en
usage et dont l’ajustement permettrait d’atteindre l’objectif de
sortir de la situation de récession économique actuelle.
Définitions
En essayant de comprendre le terme de science économique on se heurte
à de nombreux préjugés. Pour certains il ne s’agit que d’une suite de
formules mathématiques dont on ne pourrait entrevoir la raison
qu’après de longues années d’études. Des notions impossibles à
discuter sans termes alambiqués, que se chuchotent entre eux quelques
initiés, incessibles au commun des mortels qui devront se contenter de
quelques miettes ramassées à l’aveugle. Pour d’autres il ne s’agit que
d’une vaste fumisterie, un charabia d’escrocs qui se donnent par là de
l’importance tels des médecins Diafoirus qui dissertant en latin
scolastique penchent soit l’un pour la purge, soit l’autre pour la
saignée dans le but commun de laisser mourir le patient en bonne
santé... De ces deux points de vue, le dernier semble le plus réaliste
tant la situation économique atteint aujourd’hui un point critique.
L’idée de crise financière n’avait pas même effleuré il y a peu de
temps l’esprit de la plupart des spécialistes et l’on entend encore
pérorer ceux qui nient sa réalité objective et ses effets si négatifs
pour les États et les citoyens, si bénéfiques pour quelques
financiers. Tout tend à démontrer qu’il y a bien dissimulation
délibérée, trahison des élites et manipulation cupide au profit d’une
minorité.
Mais si il y a trahison et manipulation, c’est bien qu’il y a un
savoir-faire et si il y a quelques profits, c’est bien qu’il existe un
art basé sur des connaissances réelles.
Le terme de science économique est-il trompeur? Est-ce une science ou
une croyance? Permet-elle de favoriser la prospérité ou doit-on
accepter les cycles de récession comme une fatalité? Peut-on envisager
la mise en place un modèle économique stable et contrôler à la fois
les périodes d’euphorie et d’emballement et les périodes de crise et
de récession?
Ces questions sur la science posent le problème de l’intelligibilité
du monde, celui de la capacité de l’esprit humain de comprendre
l’enchaînement des causes et des effets dans son environnement. Une
compréhension des faits qui permet des applications techniques en vue
d’une amélioration des conditions de vie. Il y a donc souvent un
intérêt pratique et direct du «savoir».
Par exemple lorsque l’on «sait» que la marée sera haute dans 6 heures,
on peut se permettre d’ici-là de travailler le long du rivage. Si l’on
«sait» que la rivière inonde les prairies au printemps, on fera le
projet de construire une digue, etc.
Selon la définition courante on parle de science comme d’une
connaissance (latin scientia, « connaissance »). C’est à dire : « Ce
que l'on sait pour l'avoir appris, ce que l'on tient pour vrai» au
sens large. Au sens restreint «l'ensemble de connaissances, d'études
d'une valeur universelle, caractérisées par un objet (domaine) et une
méthode déterminés, et fondées sur des relations objectives
vérifiables »[[1]]
Au-delà des évidences et des discours reconnus il semble plus
difficile que cela de répondre a ces questions.
D’abord il faut rappeler que toute science s’appuie à l’origine sur un
logos, un dialogue philosophique et logique de recherche du vrai et de
la non-contradiction interne par des paradoxes et externe par les
faits observables ou des expériences renouvelables. Cette origine
dialectique se retrouve dans l’étymo-logie ; le terme «logos»
identifie différents domaines des «sciences» : Géo-logie, Bio-logie,
Chrono-logie, Zoo-logie, Anthropo-logie, etc.
Elle se retrouve surtout dans le discours sur la science elle-même
(l’Épistémo-logie) , à son cœur, dans la matrice génératrice de la
connaissance : la controverse. La controverse est décrite comme : «une
discussion argumentée engendrée par l'expression d'une différence
d'opinion ou d'une critique quant à un problème, un phénomène ou un
état de choses. Elle désigne l'ensemble des éléments divergents ou
contradictoires d'un débat.» Plus particulièrement «l’étude d’une
controverse scientifique permet d’ouvrir la « boîte noire » que tend à
devenir tout contenu scientifique une fois construit et accepté.»[[2]]
Cette image de «boite noire» illustre bien le glissement du discours
du «savant» vers des propos abscons et sibyllins pour le non-
spécialiste qui a contaminé en Occident tout le domaine dit
«scientifique». Ce glissement paradoxal entretient dans le milieu du
«savoir» les germes du cloisonnement et d’un certain obscurantisme. Un
aveuglement de type «quasi-sectaire» entretenu parfois par des
tentatives maladroites et tronquées de «vulgarisation».
On peut considérer que ce glissement du discours logique, raisonnable
et intelligible vers une science discriminante et mystérieuse s’est
opéré par le passage entre logos et nomos. Dans la langue on observe
une substitution qui traduit cette mutation historique, ce déplacement
du sens et du champ de la connaissance. Par exemple dans l’Antiquité
on désigne l’étude des astres par le mot «Astro-logie» mais le terme
de l’étude scientifique est «Astro-nomie». «Le "nomos", mot grec,
désigne la loi, ou la coutume. Le "nomos" est le substantif du verbe
grec "nemein", distribuer, partager, diviser, mais aussi: faire
paître, posséder, occuper, diriger, administrer. De "nomos" vient le
mot "nomade" : les nomades font paître et, de cette manière, «
prennent possession » de la terre. Quant au "logos", la parole, il est
le substantif du verbe grec "legein" : parler, mais aussi relier,
lier. Le mot "religion" y trouve son étymologie. Le "logos" est en
quelque sorte un concept dual du "nomos": la parole contre la loi, le
lien contre la division.»[[3]]
Entre «éco-logie» et «éco-nomie» s’opère la même dissociation. Entre
ce qui est discours intelligible et l’étude sur le «lieu de vie» et
«l’environnement» (du grec oïkos - maison) et ce qui est normes et
conventions établies sur le même sujet ; on s’aperçoit vite où
persiste le débat, la recherche et le dialogue et où il se cristallise
soudain dans une doctrine close, dominante et conventionnelle.
Tout se passe entre le logos et le nomos comme si l’on avait cherché à
éliminer les théories concurrentes, les discours ouverts, rationnels
et universalistes - au sens large - fragilisants un ordre politique
établi et discriminatoire en quête de normes et de lois fixes mêmes si
injustes, inopérantes ou absurdes. Si une tension perdure entre le
débat ouvert et un savoir académique et consensuel, entre le doute
créateur et la certitude sans fondement persiste une ambivalence, il
ne faut pas conclure au caractère irréconciliable des tropismes de la
représentation. Entre le besoin de croire (mythos), l’exigence de
raison logique (logos) et la nécessité de fixer des regles de
consensus (nomos) se situent des points de convergence et une
complémentarité. [[4]]
L’esprit humain semble passer d’une certitude à une autre, sans jamais
vouloir reconnaître son ignorance. Toute notre science, ou notre
connaissance repose sur la simple «croyance» d’être dans le vrai
jusqu’à ce que la découverte d’un paradoxe logique ou d’une
contradiction avec les faits opère une remise en cause dramatique des
doctrines officielles ou communément admises.
Or notre civilisation moderne s’est développée selon la théorie sous-
jacente et non-dite que toutes nos questions, tous nos problèmes
pouvaient trouver une réponse et une solution grâce au progrès de la
science. Cette croyance ou certitude implicite qu’on appelle le
scientisme est contredite sur le plan théorique par divers
relativismes [[5]] et sur le plan pratique par l’observation de
dommages graves et de dérèglements irréversibles causés par
l’industrie humaine.
Ensuite la question est posée pour savoir si l’économie serait bien
une science réelle ou une demie-science, ce qui expliquerait ses
échecs et l’imprédictivité des désordres. Étant entendu peut-être que
s’il s’agissait d’une science réelle, elle ne commettrait aucune
erreur d’analyse et atteindrait infailliblement les objectifs
prescrits (postulat scientiste)... à la manière de la science «exacte»
des mathématiques, de la physique théorique ou appliquée, de
l’astronomie, de la technologie, etc.
En fait, comme nous le disions plus haut, l’économie au même titre que
l’histoire, la sociologie, la linguistique, etc. est classée dans le
domaine des «sciences humaines».
Le sujet d’étude étant le comportement et l’observation des faits
sociaux - et dans quelle mesure il est possible d’appliquer une
méthode et vérifier des relations objectives - on peut s’interroger à
bon droit pour savoir si l’humain comme sujet d’étude suit une
trajectoire déterminable, rationnelle ou échappe au déterminisme,
restant susceptible d’adopter un comportement irrationnel et
imprédictible.
Si l’on considère l’humain comme sujet et non comme objet d’étude,
l’étude menée sera non plus objective mais subjective par définition.
Et on s’apercoit alors que malgré toutes les tentatives de
rationalisation, l’application de techniques statistiques, de
modélisation, d’échantillonnage, etc. qui tentent d’évacuer la part
intuitive du travail, il reste au-delà du conditionnement de
l’individu, du groupe ou de la société observés, une part irréductible
d’auto-détermination et de liberté qu’il faut prendre en compte dans
la méthode de travail. De même du coté de l’observateur, le travail
restera toujours susceptible d’être orienté par l’interprétation
subjective, la projection d’un système propre de représentations, sans
compter la part de l’intention inavouable ou la contrainte
hiérarchique de faire valoir certaines normes, jugement de valeur ou
d’opportunité, choix et décisions dans les conclusions.
Alors la science économique comme «normos» ou doctrine ne serait pas
innocente mais subirait la tentation, par le choix d’une méthode,
l’édiction de normes et de procédés d’identification, de
classification , de validation, etc. non plus d’observer ou de
comprendre en toute neutralité et sans interférences les relations ou
rapports dynamiques de production ou d’échange ; mais toujours
suspecte d’imposer une normalisation afin de rendre conformes,
standards et compatibles les comportements humains et sociaux aux
décisions des autorités, aux lois édictées, aux objectifs poursuivis.
C’est pour ces raisons qu’il faut rester prudent avec le terme de
«science économique» et qu’il faudrait plus souvent parler d’
«économie politique» et de programme ou de projet pour traduire le
caractère volontariste et normatif de l’expérience sociale.
Dans ce contexte la science économique comme science humaine nous
engage à une réflexion sur les modèles d’organisation sociale.
On retient comme définition d’un modèle qu’il s’agit d’une
«description schématique d'un système, d’une théorie, ou d'un
phénomène qui tient compte de ses propriétés connues ou présumées et
peuvent être utilisées pour une étude plus approfondie de ses
caractéristiques»[[6]]. Cette description n’a donc pas l’ambition
d’une analyse exhaustive, ni la prétention d’atteindre une pertinence
absolue, mais de schématiser et d’offrir des repères au débat et
invite à une analyse plus pertinente.
Un modèle dépendant de représentations et de pratiques liées à
l’environnement et l’histoire, semble impossible à décrire comme un
ordre économique spontané ou naturel mais d’avantage comme le fruit ou
le résultat transitoire d’un métissage, d’une série d’expériences
sociales, d’une évolution culturelle particulière. On ne peut donc pas
prétendre qu’il soit fixe et stable puisqu’il subit l’influence d’une
évolution culturelle permanente selon que son rôle soit perçu comme
satisfaisant ou modifiable. C’est justement un bref aperçu de ces
modèles sociaux qui fera l’objet du chapitre suivant.
---
[[1]] Science http://fr.wikipedia.org/wiki/Science
[[2]] Controverse http://fr.wikipedia.org/wiki/Controverse
[[3]] Philippe Quéau Le nomos contre le logos http://queau.eu/?p=152
«Le mot grec Nomos, vient du verbe nemein, qui veut dire "partager".
La "Loi", le "Nomos", leur essence est donc de "partager", certes pas
dans le sens de "mettre en commun", mais précisément dans le sens
diamétralement opposé, celui de "séparer". Un autre mot pour Nomos,
c’est "décision". C’est "décider" ce qui est ami et ce qui est ennemi.
Le Nomos s’oppose en fait au Logos, qui a la même racine que le verbe
legein, lier, relier, puis lire et comprendre, intelliger. Les Temps
modernes pourraient bien se caractériser avant tout comme les Temps où
l’on a mis au pinacle l’idole du "décideur", avec toutes les dérives
possibles, plus ou moins colmatables par les "Lumières" ou la
démocratie. Le "doute", le "soupçon", la "théorie", ne sont pas les
amis de la "décision moderne". Ils empêchent l’action pour l’action,
contestent la donnée de fait, doutent des situations acquises,
remettent en question les rapports de force, interrogent la prise du
pouvoir. Platon, Descartes, Marx, Freud ne sont pas "modernes": ils
nous invitent chacun à leur manière à nous méfier des décideurs,
qu’ils s’appellent Hegel ou Schmitt, mais aussi Calvin ou Hobbes.» Le
« Nomos », de Hegel à Schmitt http://queau.eu/?p=317
voir aussi B.D. Johnson Mythos, Logos, Nomos : fondations de la
Nomosphère http://www.jurlandia.org/mlnomos.htm et l’Institut
Jurlandia «Ce terrain pédagogique reste dédié à l'exploration de la
proposition générale selon laquelle une bonne démocratie
constitutionnelle est un organisme d'auto-apprentissage de la
régulation.»
[[4]] Certains auteurs (Desmond Morris, Le Singe nu) parlent de
néoténie humaine. «L'hypothèse du caractère néoténique au sens large
de l'être humain procède aussi d'une dimension anthropologique et
philosophique, soulignée entre autres par le philosophe français Dany-
Robert Dufour : du fait de son inachèvement, l'homme serait un être
intrinsèquement prématuré, dépendant de la relation à l'Autre, d'où la
substitution nécessaire de la Culture à la Nature propre à cette
espèce, et sa place particulière dans l'histoire de l'évolution,
l'homme se réappropriant le monde par la parole, la croyance
symbolique et la « création prothétique », c'est-à-dire la technique.»
Néoténie
[[5]] «Feyerabend s’attache, de façon assez provocatrice à montrer que
la science tient souvent du mythe et que la science telle qu’elle
s’est construite dans la civilisation occidentale n’est qu’une science
parmi d’autres sciences possibles. De son côté, Bruno Latour essaie
d’insérer la science parmi les activités sociales en général. La
science s’explique comme les autres activités par les intérêts
individuels et collectifs, les alliances pour le pouvoir et les
conflits sociaux.» Denis Collin, Du scientisme au relativisme
http://denis.collin.pagesperso-orange.fr/scientisme.htm
[[6]] Model http://www.thefreedictionary.com/model
(1er Partie, Sortir de la récession : Introduction & Méthodologie 20
mars 2012 https://groups.google.com/d/topic/fr.soc.economie/WYHx7wPhSuY/discussion)
.
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