La question des journalistes-editorialistes : le cas Alain Campiotti ("Bush-Blair : la ceremonie des aveux")



Question : est-il possible de faire du journalisme de qualité lorsque l'on
est juge et partie, lorsque l'on s'est engagé pour une cause et que l'on
doit en décrire l'évolution ? Est-il possible de rester objectif lorsque
l'on mène chaque jour le même combat pour l'imposition de son opinion ?

C'est la question posée, à la suite du dernier article* du très militant
ALAIN CAMPIOTTI (sur la reconnaissance du président américain de certaines
erreurs en Iraq,
http://permanent.nouvelobs.com/etranger/20060526.REU27454.html?0546), par
le lieutenant-colonel Monnerat
(http://www.checkpoint-online.ch/CheckPoint/Redaction/Membres.html).

* Le Temps, "Bush-Blair: la cérémonie des aveux", samedi 27 mai 2006
http://www.letemps.ch/template/international.asp?page=4&article=182071

Campiotti, lui, naturellement, ne fait jamais d'erreur
(http://www.ludovicmonnerat.com/archives/2005/01/les_trous_de_ma.html). Une
constante, I guess, pour ce type-là de "journalisme" : lire Jeanne Assouly
(http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2753300232/) et Alain Hertoghe
(http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/270213422X/).

Campiotti sévit également dans les pages du quotidien belge de gauche Le
Soir.

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Ludovic Monnerat,
http://www.ludovicmonnerat.com/

La propension de ces deux chefs d'Etat à admettre des erreurs dans la
conduite de la guerre tranche ainsi désagréablement avec l'absence de
remise en question dont souffrent leurs adversaires dans les médias tels
que Campiotti. [...]

Prenons ce texte presque d'anthologie paragraphe par paragraphe.

Des adieux? Tony Blair et George Bush ont peut-être tenu jeudi soir leur
dernière conférence de presse commune sur l'Irak. Le Britannique vient de
subir une défaite électorale, et le Labour aimerait qu'il parte.
L'Américain va en subir une autre dont on mesurera l'ampleur en novembre,
et une partie des républicains sont déjà en opposition.

En quoi ceci constitue-t-il un article de fond, et pas un éditorial
prolongé sans que le lecteur en soit clairement averti ? Prédire le
résultat d'élections ayant lieu dans presque 6 mois revient à tirer des
plans sur la comète, pas à faire du journalisme. Prendre ses désirs pour
des réalités n'est pas nouveau, que ce soit pour Campiotti ou d'autres
journalistes-combattants, mais le précédent de 2004 devrait inciter à la
prudence.

Le salaire de la guerre est lourd: les deux hommes qui l'ont voulue sont
des «lame ducks», comme dit l'anglais, des canards boiteux qui n'ont plus
guère prise sur les événements. Si l'Irak trouve une forme de
stabilisation, ils ne seront plus en mesure de s'en féliciter derrière
les pupitres du pouvoir.

Le propre d'un chef d'Etat est d'avoir toujours prise sur les événements ;
le développement de la situation en Iran pourrait contredire brutalement
Campiotti, tout comme l'initiative de George Bush sur la surveillance de la
frontière sud le condredit déjà
(http://www.ludovicmonnerat.com/archives/2006/05/les_troupes_a_l.html).

Admettons que Tony Blair ait une marge de manoeuvre bien plus restreinte ;
de telles affirmations, absolues et déconnectées des faits, relèvent
également de l'éditorial polémique. Quant à une "forme de stabilisation"
pour l'Irak, on se demande bien ce que Campiotti veut dire. Une forme de
stabilité aurait un sens.

Mais jeudi, dans les velours de l'East Room à la Maison-Blanche, les deux
chefs de guerre - Blair rentrait tout juste de Bagdad - ont fait une
nouvelle tentative pour convaincre leurs opinions rétives que la
poursuite de l'effort militaire et financier était indispensable. Le
message s'adressait surtout aux Américains: ils ont plus confiance dans
la parole du lieutenant britannique que dans celle de leur propre
président. Et à 1h du matin à Londres, il ne devait pas y avoir grand
monde devant les écrans.

Tout ceci a-t-il un sens ? Pourquoi parler d'une audience-cible avant tout
américaine pour ensuite mentionner l'heure de Londres ? Et comment fonder
une affirmation selon laquelle le public américain accorde davantage de
crédit à Blair qu'à Bush ? Est-ce que des enquêtes fondent cette assertion
? De plus, est-ce que les opinions sont si rétives que cela ? En étudiant
ces chiffres issus des derniers sondages US
(http://www.pollingreport.com/iraq.htm), on obtient une image bien plus
nuancée, avec un public critique à l'égard du président Bush, mais loin de
refuser l'effort entrepris en Irak et d'exiger le départ immédiat des
troupes.

Pour obtenir ce résultat, George Bush et Tony Blair avaient choisi un
registre inédit: une sombre humilité. Leur prestation ressemblait à une
cérémonie des aveux. Non pas l'admission que la guerre fut une erreur.
L'utilité de renverser le régime de Saddam Hussein est toujours au coeur
de leur conviction. Ils étaient humbles sur les fautes commises. Manière
de répondre à tous ceux (beaucoup de démocrates aux Etats-Unis) qui n'ont
au départ pas désapprouvé l'intervention armée, mais se sont déchaînés
contre l'exécution quand les choses ont mal tourné.

On pourrait dire que l'humilité n'est pas le propre du très militant
Campiotti, à de rares et éphémères exceptions près
(http://www.ludovicmonnerat.com/archives/2005/03/le_retour_de_la.html).

Nous sommes ici au coeur du problème : il est juste, légitime et
souhaitable de critiquer la conduite de la guerre et la décision de lancer
l'opération en Irak, mais il est malhonnête de passer sous silence ses
propres prédictions apocalyptiques en la matière
(http://www.ludovicmonnerat.com/archives/2005/01/les_trous_de_ma.html) et
donc de s'ériger en juge indépendant et intègre.

Que fait Campiotti de son affirmation du 9 juin 2004 selon laquelle "La
force multinationale devra avoir quitté l'Irak dans dix-huit mois au plus
tard" ? Ne voit-on pas à quel point mélanger journalisme et militantisme
est néfaste ?

Enfin, comment peut-on dire que les choses ont "mal tourné" si toutes les
hypothèses catastrophiques avancées pour s'opposer à cette opération ne se
sont pas réalisées ?

Le Britannique était le plus direct. Ce qui se passe en Irak chaque jour
est «horrible», convient-il. Ce qui s'est produit après la prise de
Bagdad était prévisible, mais n'avait pas été envisagé, alors que
«ç'aurait dû être évident pour nous». En disant cela, Tony Blair plaidait
sa cause. C'est le Pentagone qui dirigeait la manouvre, c'est lui qui a
décidé l'expulsion de leurs fonctions de tous les membres du parti Baas
et le démantèlement de l'armée, sur les bons conseils d'Ahmed Chalabi.
Cette politique de la table rase, alors qu'aucun plan sérieux de
remplacement n'avait été préparé, a fourni un formidable aliment à la
résistance contre l'occupant.

Voyez comme l'explication est commode : le Pentagone, officine diabolique
s'il en est, porte toute la responsabilité. Mais les faits sont autres : la
décision de licencier l'armée irakienne de Saddam a été prise
personnellement par Paul Bremer, tout comme l'exclusion des baasistes ; et
rares sont ceux qui s'aventurent à décrire les conséquences de décisions
inverses, au lieu de les invoquer superficiellement comme des erreurs
grossières. Enfin, comment expliquer ce terme d'occupant alors que voici
presque 2 ans que les résolutions de l'ONU légitiment la présence militaire
internationale en Irak, et que les gouvernements successifs ont demandé sa
continuation ? De tels travers sont indignes de tout travail
journalistique.

L'Américain, lui, comprend maintenant la consternation et la colère de
ses concitoyens qui voient chaque jour les images de massacres à Bagdad.
Il dit que le coup le plus terrible porté à l'entreprise fut l'affaire de
la prison d'Abou Ghraib, «que nous paierons longtemps».

Voilà : le président "comprend", il "suit" enfin la ligne que les médias
imposent en donnant une vision tronquée, biaisée et intéressée de
l'opération en Irak.

Mais Campiotti prend encore ses désirs pour des réalités : si Bush juge
Abou Ghraib aussi néfaste, c'est bien parce qu'elle a fourni de vraies
munitions aux adversaires acharnés de cette opération, et donc eu un impact
clair sur l'opinion publique américaine. Moyennant quoi celle-ci n'est pas
spécialement en colère ou consternée : où seraient dans ce cas les
manifestations et les protestations incessantes, alors que les Américains
au contraire se sont largement habitués à cette guerre qui reste lointaine
et dont les coûts humains et financiers semblent limités
(http://www.realclearpolitics.com/articles/2006/05/bushs_september_10_approval_ra.html)
?

Et il s'en veut de son propre vocabulaire, que Laura lui a déjà reproché.
Il n'aurait pas dû dire «bring'em on» (amenez-les moi), ou qu'il voulait
Ben Laden mort ou vif. Ce rude langage texan, admet-il, est «un mauvais
signal».

Une fois de plus, Bush est placé dans la position de l'imbécile qui
"admet", qui "comprend", qui "s'en veut", face à ses critiques qui avaient
raison depuis le début. Est-ce une manière objective et raisonnable de
présenter le discours d'un chef d'Etat ? Est-ce que cela ne relève pas
davantage de la vendetta personnelle ?

Ces aveux ne sont pourtant pas un recul. Les deux hommes défendent
toujours leur décision. Et Tony Blair, vendredi matin devant les
étudiants de la Georgetown University, a répété que le reste du monde
avait désormais le devoir d'aider le nouveau gouvernement irakien contre
les poseurs de bombes. Seuls, les deux alliés n'y arrivent pas.

Nous voilà donc un peu plus près de la réalité : Bush et Blair concèdent
des erreurs, mais ne renient rien sur le fond, et ramènent au contraire le
débat sur la réalité de l'Irak, sur un Etat incertain où naissent dans la
douleur une démocratie inédite et une économie libérée. Mais c'est
justement une perspective qui n'intéresse pas Campiotti : tout doit être
ramené à la décision d'envahir l'Irak, tout doit servir à justifier la
position que lui-même a passionnément défendue, et qui reste éminemment
contestable au vu de l'opinion des Irakiens comme de la morale. On reste
scotché à un débat vieux de presque 4 ans, comme si rien ne s'était passé
dans l'intervalle.

Il n'y a toujours pas de calendrier de retrait, même si le Britannique
croit «possible» le contrôle du pays par les forces irakiennes dans
dix-huit mois. Les reporters sur place en sont moins sûrs: la myriade de
groupes politiques armés est le principal facteur d'insécurité.

On finit sur la même note : ce retrait annoncé maintes fois par Campiotti
n'a toujours pas lieu, et ce dernier en est réduit à invoquer des
"reporters sur place", dont une bonne partie sont calfeutrés dans leurs
chambres d'hôtel faute de pouvoir faire leur métier
(http://www.ludovicmonnerat.com/archives/2005/07/le_journalisme.html), pour
appuyer ses dires, pour trouver des arguments fondant une opinion
apparaissant au gré de ce "toujours pas" si révélateur.

Conclusion : qu'un homme intelligent comme Alain Campiotti sombre
pareillement sur le plan déontologique témoigne à mon sens d'une
accoutumance, d'une disposition sans cesse plus impérieuse à projeter ses
opinions, ses convictions et ses aspirations sur les événements, au lieu
d'essayer d'abord de les décrire honnêtement et sans fioritures. Le lecteur
du Temps, à la place d'un article de fond, se trouve ainsi confronté à une
interprétation des discours de deux chefs d'Etat, et non à un résumé ou à
une mise en perspective complétés par un éditorial qui, lui, autoriserait
l'expression d'opinions personnelles. La question de l'Irak, ces prochaines
années, sera peut-être vue comme un tournant dans la crédibilité des
gouvernements et des médias, comme une lutte de perceptions dont l'ensemble
des protaganistes sortira perdant.

Lien d'origine :
http://www.ludovicmonnerat.com/archives/2006/05/le_prisme_de_la.html


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