lA POLITIQUE SOCIALE



Ce texte (1996) a paru conservateur: en situation de crise, l?immigration n?est
plus perçue comme un facteur de modernisation sociale et de croissance, mais
comme une charge dont tire profit le capital au détriment de la main-d??uvre
locale. PS et libéraux ont néanmoins accepté de jouer la formule afin de
sauvegarder les positions concurrentielles des entreprises. Les francophones
ont ainsi encaissé le choc social désastreux de l?immigration , pendant qu?un
certain tissu industriel environnant assurait ses beaux jours.







La politique sociale en question


La politique sociale peut-elle offrir encore l'espoir d'améliorer le sort
des catégories défavorisées ? La question posée lors du Congrès 1996 du PS
belge, a été l'occasion d'empoignades verbales vigoureuses symptomatiques du
malaise général engendré par la crise . Bien que je ne sois pas membre du
PS, j'ai apprécié la liberté et la diversité des critiques émises à ce
propos.

Néanmoins, le débat ouvert sur ce thème, m'a semblé quelque peu réducteur et
liturgique, voire incantatoire. Comme si, dans la pensée des militants,(en
Belgique comme en France ), la représentation du monde était figée par excès
et ignorait les fabuleuses transformations qui se font jour...

Ainsi donc, j'ai trouvé souhaitable de suggérer que, par nos temps de crise,
une autre inspiration de la politique sociale devrait germer et ouvrir la
porte à des analyses plus lucides ... appelant au besoin , comme celle-ci,
l'attention des autorités de l'Union européenne .



Par exemple , en partant du constat suivant , qu'à l'époque de la
mondialisation , ce sont les conditions de la concurrence et la montée en
puissance de l'ultra libéralisme, plus que le transfert technologique
résultant des programmes d'aide et de coopération avec l'étranger qui ont
affaibli l'Europe et l'ont dépossédée de ses capacités productives et de
leur maîtrise .


En moins de vingt ans , il faut le rappeler , des secteurs entiers de
production en Europe , ont été transférés , piratés , cannibalisés ,
fossilisés par un libéralisme mondialiste débridé , grand prêtre de la
sous-traitance et du redéploiement industriel . Soi-disant pour lutter
contre la concurrence et rétablir la compétitivité . En réalité, pour
élargir des profits qui vampirisent l'Europe par le biais des marchés et des
entreprises associées . Sous le diktat camouflé d'une spéculation financière
outrancière affranchie de ses liens traditionnels avec l'industrie, des
troupes de travailleurs désemparés ont été abandonnées en rase campagne,
sans activité d'échange ni de renouvellement, tandis que des entreprises
survivantes , étranglées par un marché en peau de chagrin et le squeeze des
prix, s'entre-déchirent aujourd'hui dans une course

suicidaire aux réductions des marges et des coûts .

L'ultra libéralisme , pieuvre de l'économie libérale , joue avec les
frontières selon ses seuls intérêts, en manipulant les entreprises et les
marchés comme des pions .


Tissu industriel saccagé, paysage social défoncé ,voilà une pathologie qui
n'a pas alarmé suffisamment le politique. Comme pour le SIDA on a tardé à
ouvrir les yeux et joué l'effet placebo .Les spécialistes ont tout incriminé
: la concurrence étrangère, la productivité, le progrès technique,
l'immigration, la dette publique, les dépenses, les salaires, les taux
d'intérêt, la consommation, les charges sociales, l'ouverture des
frontières, les changements de Société... Curieusement, le facteur ultra
libéral (dont on ne connaît d'ailleurs que la version apologétique qui le
confond avec le mondialisme) n'a jamais été pris en considération . Ce n'est
que récemment, avec le thème de la mondialisation ,que l'on a commencé à
prendre conscience de l'ampleur des effets pervers du pouvoir financier
exogène , incontrôlable . Le temps passé à qualifier les faits témoigne des
difficultés à reconnaître la nature profonde des évolutions et à réagir avec
perspicacité . Même dans les comptes nationaux, le mal colossal de ce
pseudo-mondialisme est illisible , invisible.

Evidemment, les changements ne sont pas tous imputables à la dérive du
commerce international ni aux débordements de la spéculation financière. On
ne peut ainsi oublier que pour construire l'Europe dans un contexte
mondialiste , il faut aussi assainir les marchés , restructurer les forces
productives , mettre les canards boiteux à la ferraille, préparer en somme
l'avenir au prix d'une réorganisation générale , même si, pour l'instant,
cette action fait monter des tensions le long de la fameuse fracture
sociale. Malheureusement ,la tentation est partout trop forte dans les
médias de présenter " les grands travaux " comme la phase terminale de la
crise, alors que ces derniers ne visent ,en vérité, que le long terme .


Au bout du compte ,le citoyen de base, lui , est toujours en attente de
jours meilleurs ,et se sent de plus en plus mal de voir tout ce qui le
concerne reculer : l'emploi , les revenus , la sécurité sociale , l'école,
l'environnement.... et même s'aggraver avec la marche forcée vers la monnaie
unique . Il subit une crise de Société majeure, qui le déstabilise chaque
jour davantage. Le pire est , me semble t-il , qu'au coeur de ses
convictions, l'idéologie ultra libérale, libertaire et anti-étatique ,
déboulonne sournoisement de son piédestal la pensée traditionnelle ,
conservatrice ou progressiste , pilier séculaire et sécuritaire du monde
moderne . Paradoxalement, dans le désordre spirituel qui se fait jour, la
gauche intellectuelle parait frappée d'inertie et cultive l'esthétisme,
tandis que l'extrême-droite, seule, prêche la révolte, mais se trompe
d'adversaire .

C'est donc, le regard tourné vers les ruines fumantes laissées par le
libéralisme prédateur qu'il faut penser restaurer une économie sociale
aujourd'hui très affaiblie. A l'articulation des stratégies de pillage
ultralibérales et du projet d'Union européenne. Là où reprend force la
problématique de la Société duale dont vient justement de s'inquiéter le PS
belge .

Ainsi, la réflexion sociale est inéluctablement ramenée à la question
centrale de l'impact et du traitement des maladies du mondialisme aux
différents stades de son développement. En particulier, l'essor fabuleux et
génial des classes moyennes dans la Société européenne du vingtième siècle
n'est-il pas remis en question par la surchauffe des rapports marchands ?.


Si la politique sociale n'est pas de
subventionner à fonds perdus l'exclusion ou la marginalisation des excédents
de population active , mais de corriger les dérapages du projet de Société
choisi , alors, pour " l'Europe des citoyens ", trois actions prioritaires
s'imposent face aux défis de l'ultra libéralisme :

1 / Construire l'avenir dans l'idéal du projet européen :

La construction européenne est un chemin de civilisation aujourd'hui étroit
et escarpé. Dans les circonstances présentes, le Parlement européen ferait
bien de s'alarmer du déficit d'image et d'enthousiasme du futur bastion de
notre démocratie et de nos libertés , dû en large part à la critique
excessive de ses propres représentants et à l'insuffisante médiatisation des
travaux du Parlement et de la Commission.

Par ailleurs , toutes les villes européennes devraient créer des lieux de
rencontres communautaires permanentes ( arts ,culture, lettres, sports,
tourisme, emploi, langues ...etc ). A cet égard, il me parait choquant
d'observer que ni Stasbourg ni Bruxelles, ni les capitales européennes, n'en
possèdent encore ,à ce jour.

2 / Combattre le pillage des ressources de la Cité :

Dans le dispositif institutionnel européen actuel, il manque une autorité
supérieure de la concurrence, non figurative, capable d' imposer un code de
bonne conduite aux entreprises européennes en quête de partenaires . En
particulier celles qui ont la tentation de filer à l'anglaise par-delà les
frontières pour jouer des stratégies "mondialistes" sous l'action d'un virus
tueur d'entreprise, infiltré dans le capital volatil de l'actionnariat à la
suite d'une association malencontreuse . Ces innombrables sangsues de
l'Europe ,souvent manipulées par des holdings monstrueuses et des capitaux
débarqués du marché financier international, tirent des dividendes
exorbitants du marché local . C'est " main- basse sur la ville " dans le
style du cinéma des années 1950 .

La technique de piratage reste complexe mais elle utilise un schéma qui se
répète fréquemment. Former d'abord, un partenariat d'entreprise puis peser
sur l'actionnariat majoritaire. Redéployer l'outil de production et au
besoin le transférer à l'étranger. Enfin, se retirer quand l'intérêt n'y est
plus ou est ailleurs .

Cette voie conduit à la désertification industrielle et à remettre ,
imprudemment, la gérance du marché national entre les mains de forces
étrangères exogènes cupides et nuisibles . C'est de surcroît, le tonneau des
Danaïdes et le cimetière des politiques sociales, vite épuisées à tenter de
réparer, avec des budgets toujours plus insuffisants, les destructions
sauvages de l'économie sociale.

On ne le dit pas assez : le scénario ultralibéral de la pompe aspirante
n'est jamais celui de la croissance nationale, mais celui de la croissance
infinie du capital sans frontières. Sur le dos des entrepreneurs et des
travailleurs phagocytés. Et même du système bancaire local .

Sans être utopiste ni protectionniste, l'Europe doit imposer des règles de
solidarité minimales. Comme aux Etats-Unis, il ne doit pas être permis de
jouer contre son camp. Déontologie, cartons rouges et tribunaux, voilà une
panoplie de mesures à confier à une autorité arbitrale assurée . Que
pourrait devenir l'Europe piégée dans un tel scénario sans limite juridique
, alors que la conquête de l'espace interplanétaire est dans le prolongement
immédiat de la mondialisation ? Fiction le risque d'assujettissement de la
Société démocratique ? Voire ....

3 / Reconstituer le tissu social :

Et pour cela, implanter au coeur des quartiers populaires des îlots de
production et d'artisanat (fourmilière de petits ateliers hyperactifs) , à
forte intensité de main-d'oeuvre, véritables greffons de tissu social, dans
une perspective de revitalisation de l'économie urbaine et régionale.

J'avais déjà plaidé en faveur de ce modèle économique ("Le Soir"du 27/7/87)
au vu de ce qui se passait à Bruxelles, bien avant les émeutes de 1991,
singulièrement lorsqu'on atteint des seuils de pauvreté quasi-asiatiques et
que se rompent les dernières chaînes de solidarité sociale. Or , depuis
cette époque, la situation , ici comme ailleurs , n'a cessé de s'aggraver
malgré les soupapes de sécurité qui ont été posées , et en dépit des emplois
et revenus de substitution répréhensibles (drogue, prostitution,
délinquance), que l'on a vu naître et exploser en milieu urbain , au point
de mettre en doute et retarder les Accords de Schengen .

Dans cet objectif, la réhabilitation de l'entrepreneur à la manière du
néolibéralisme anglais ne suffit pas . Il faut aussi mettre en oeuvre une
politique de croissance fondée sur la création d'emplois productifs
,favorisant les techniques de fabrication moins industrielles, plus
industrieuses . Grâce à la présence simultanée d'une forte immigration et
d'un environnement industriel moderne, on peut encore parvenir à renverser
l'appropriation des parts de marché perdues dans le passé dans la sphère de
production de masse liée à la grande distribution ( textile , chaussures ,
électro-ménager , jouets,radio-tv , brico... ).


En regard des défis de l'ultralibéralisme, l'inspiration de la politique
sociale me parait dérisoire, qui conduit à proposer (à droite) l'ouverture
de zones franches , parkings de la misère ,ou à proposer( à gauche) le
partage du temps de travail ou la création d'emplois de proximité , formes
improductives et coûteuses de redistribution du travail disponible . La
volonté politique de rénovation malheureusement fait défaut . Sous de
vieilles lunes, l'arbre cache la forêt : la crainte d'enchaîner le travail
enchaîne la liberté du travail . Aujourd'hui, on doit y prendre garde : pour
contrer l'ultralibéralisme, la politique sociale , pierre angulaire ou
pierre d'achoppement de toutes les évolutions, passe par l'alliance
nécessaire et sans contrainte de l'entrepreneur et du travailleur .

Benammar Christian, Opticien . Molenbeek


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